Touche pas à mes keywords

Illustration par Valaska
  • Moi, ce qui me fait tripper, c’est les scènes d’orgie. J’aime ça quand il y a plusieurs personnes.

  • Oh my god, oui. L’autre fois je suis tombée sur une vidéo amateur incroyable, avec une dizaine de personnes magnifiques qui baisaient ensemble dans un salon trop beau, et c’était vraiment excitant et bien réalisé. J’aime ça quand ça a l’air un peu high class, moi!

  • Moi, j’avoue que j’ai un penchant pour les trucs du genre « Step mom shows her son how to do it ». Je sais pas pourquoi, mais les scénarios de famille, un peu transgressifs, j’adore ça.

  • Moi perso, je regarde presque juste des vidéos amateur, où les gens ont l’air d’aimer ça pour vrai. En plus, il y a plus de diversité corporelle et je m’identifie vraiment plus à ce que je vois.

  • J’ai déjà entendu dire que les femmes regardaient beaucoup de porn de lesbiennes. Genre « girl on girl ». Je sais pas si c’est vrai, mais c’est intéressant. En tout cas, moi, c’est mon cas, je regarde presque juste ça!

  • Toi, Laïma, tu regardes quoi? C’est quoi tes keywords?

  • Laïma?

Impossible que je réponde à cette question. Je ne suis pourtant pas du type « timide » quand vient le temps de parler de sexualité: donner tous les détails d’un one night mémorable (ou malaisant!), parler de l’éthique du threesome, de mes menstruations, de masturbation avec ou sans jouet, de mon pH (oui oui, j’adore parler de flore vaginale!), d’orgasmes et de mes expériences sexuelles en général, aucun problème!

Au contraire, amenez-en des discussions croustillantes #TMI.

Mais quand vient le temps de parler de pornographie, de ma consommation de pornographie en l’occurrence, je bloque complètement. 

Je me suis occasionnellement retrouvée au milieu d’ami.e.s qui parlaient de ce qu’ils et elles regardent, aiment, consomment. Ce qui les fait mouiller, bander et jouir, une main sur leur téléphone et l’autre dans leurs bobettes.

  • Sorry la gang, je répondrai pas à cette question.

  • Ben voyons, tu es pas timide avec ces affaires-là d’habitude?

  • Je sais mais ça, oui.

  • Wow, tu dois regarder BEAUCOUP de porn pour être si gênée d’en parler…

  • Ce n’est pas la question…

  • Ok donc tu dois avoir des préférences VRAIMENT kinky ou même weird pour pas vouloir nous en parler…

  • Ce n’est pas la question non plus…

Je suis bouche-bée, confuse devant les conclusions de mes ami.e.s. Pourquoi ma réserve est-elle automatiquement perçue comme une preuve que je suis weird, excessive ou même porn addict? Et même si c’était le cas, j’aurais le droit de poser mes limites et de ne pas vouloir en parler sur un coin de table…

Mais entre nous, quand je dis que la quantité et la qualité de ma consommation de porno n’a rien à voir avec ma gêne, c’est vrai. Je ne pense pas avoir des goûts si particuliers ou difficiles à admettre. Je ne souffre pas non plus d’une dépendance ou d’une consommation démesurée que je suis gênée de reconnaître. Non, c’est autre chose. C’est comme si pour moi, révéler mes mots-clés était l’équivalent de dévoiler mon intimité. Une intimité trop grande, trop précieuse pour en parler un peu pompette en fin de soirée. 

Quand j’y pense, ce que l’on consomme comme porno, c’est une vraie de vraie fenêtre sur nos fantasmes. Et pour moi les fantasmes, c’est immensément privé. De nos jours, Internet nous offre tellement d’options, donc ce sur quoi on décide de cliquer en dit beaucoup sur nous, qu’on le veuille ou non.

C’est comme si dévoiler ce qui excite mon imaginaire et mouille ma culotte quand je suis seule dans mon lit, c’était trop. Trop d’informations qui m’appartiennent, à moi et rien qu’à moi. Comme si je voulais protéger cet univers intime et fantasmatique, garder le secret de mon monde intérieur, que je nourris de plein de manières. 

J’écoute des podcasts sexu, je lis des nouvelles érotiques, j’en écris même parfois, et je laisse aller mon esprit dans la création d’images et de scénarios qui font frissonner mon corps, juste par la pensée. Tout cet univers intime d’inspirations érotiques a une grande importance pour moi. 

Mais touche pas à mes keywords.

C’est même une question que j’ai toujours évité avec mes chums, mes fréquentations et mes différent.e.s partenaires. Comme si la question de la porno n’appartenait qu’à moi, à mon jardin secret. Bien sûr, j’ai parfois révélé certains fantasmes, mais jamais à travers le prisme de la porno.

Du moins, ça avait toujours été le cas, jusqu’à ce que…

Récemment, j’ai rencontré une personne avec qui je me suis rapidement sentie moi-même. Je sentais que je pouvais lui parler de tout, et qu’il me recevait avec beaucoup d’ouverture.

Un soir, la fameuse question est arrivée: « Toi, tu regardes quoi comme porno? ».

Je me suis sentie rougir. J’ai formulé ma gêne, par habitude, mais tout naturellement, j’ai répondu. J’ai levé le voile sur une petite partie de ce jardin secret protégé et ça m’a fait du bien. Je me suis sentie assez à l’aise, assez intime avec lui pour parler de ce qui s’y cache, de ce qu’on y trouve, de ce qui pousse dans ce jardin luxuriant. Et vous savez quoi? Ça a donné lieu à une conversion riche, décomplexée et très excitante.

Donc voilà, mes keywords sont… 

Oh non, pensez-y même pas!😉

Rédaction de cet article
  • Des études en théâtre, en sexologie ainsi qu’une expérience en relations publiques et en communications constituent son bagage solide et diversifié. Passionnée de sciences humaines, d’arts et de culture, elle est aujourd’hui journaliste chez URBANIA et chroniqueuse radio sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. Tendez l’oreille: vous l’entendrez peut-être aux émissions Pénélope et On dira ce qu’on voudra. Dans ses temps libres, Laïma écoute des podcasts (érotiques mais pas que), se retape les 6 saisons de Sex and the city en boucle et essaye de devenir une pro du tarot de Marseille. Sa chart de Scorpion ascendant sagittaire lune en taureau font d’elle une personne intense, aventureuse et full loyale.

Annotations de cet article
  • Franco-Ontarienne originaire d’Ottawa, Léa Séguin a réalisé ses études en psychologie (Université d’Ottawa) et en Family Relations and Human Development (University of Guelph) avant de compléter un doctorat en sexologie à l’Université du Québec à Montréal. Passionnée de la sexualité, Léa continue de mener des recherches sexologiques, notamment sur l’orgasme et sa simulation, la communication sexuelle et les représentations sociales de la sexualité. Au sein du Club Sexu, Léa porte plusieurs chapeaux dont ceux d’administratrice, de consultante scientifique et de rédactrice.