OnlyFans et la porno faite maison : un tremplin à la libre expression érotique

Illustration par Le cheveu blanc (Clémence Porcheret)

TW : Travail du sexe, témoignages

La plateforme d’hébergement de contenu accessible sur abonnement, que certaines personnes vont jusqu’à appeler l’Instragram ou le Patreon de la porno, compte aujourd’hui 20 millions d’inscriptions à travers le monde. Elle permet à un grand nombre de créateur.trice.s de toucher un revenu en échange de contenu exclusif, souvent de nature pornographique. J’ai discuté avec Naïla, Simon et Blanche de leur perception et de leur utilisation de cet outil.

Si Naïla, Simon et Blanche sont trois personnes complètement différentes, ce qui les rassemble aujourd’hui, c’est qu’elles ont toutes les trois un compte OnlyFans où elles ont publié (ou publient encore) du contenu pour adultes. La première le fait à temps partiel, le second a arrêté et la troisième a récemment célébré son premier anniversaire de contenu pour adultes. 

Féministe et créatrice de contenu pour adultes

Naïla, que l’on connaît mieux sous son pseudonyme « La grosse qui fait des vidéos », s’est lancée dans le contenu pour adultes en 2014. À l’époque, c’est via Snapchat qu’en échange d’argent, elle envoyait des photos, des vidéos et effectuait des séances de sexting ou des appels érotiques avec ses abonné.e.s. Mais ce n’est que depuis mai 2020 qu’elle se décrit ouvertement comme créatrice de contenu pour adultes. Au début de 2021, ses comptes Snapchat et Instagram ont été supprimés par ces géants des médias sociaux, dont la politique pour les publications à caractère sexuel est très stricte. Aujourd’hui, OnlyFans est la plateforme qu’elle utilise le plus. Elle y partage des vidéos d’elle qui twerke, des photos en lingerie ainsi que quelques contenus où on peut la voir se masturber. 

@lagrossequifaitdesvideos2

« Je fais le contenu que j’ai envie de faire. Je prends les commandes personnalisées, mais je pose mes limites. Après, je vous avoue que ces limites sont plus difficiles à respecter lors des mois plus difficiles financièrement. »  

Si elle travaillait autrefois comme barista, aujourd’hui, Naïla a comme principale source de revenu la création de contenu pour adultes. Lors de notre appel, le compte OnlyFans de Naïla était suivi par 50 fans, un nombre plus bas qu’à l’habitude (elle en a généralement entre 80 et 120). Elle m’explique qu’elle a créé moins de contenu dernièrement et que plusieurs personnes ne se sont pas réabonnées à son compte. Côté revenu, Naïla soutient avoir déjà gagné jusqu’à 4 000 $ par mois, un montant auquel elle a dû soustraire des dépenses en matériel d’environ 2 000 $. 

« Je pense que tout le monde devrait avoir le droit de faire ce qu’il ou elle souhaite avec son corps. J’aime ce que je fais, et la journée où je n’aimerai plus cela, j’arrêterai, c’est aussi simple que ça. » 

Changer de trajectoire en raison de la pandémie

Simon, qui a longtemps rêvé de travailler au sein de l’industrie pornographique, avait auditionné pour un rôle à l’âge de 18 ans, soit près de 10 ans avant de faire le saut sur le réseau social considéré comme l’épicentre du contenu pour adultes fait maison. À l’époque, c’est le regard des autres qui l’avait découragé de le faire.

« Le métier d’acteur porno n’est pas bien vu par notre société. À 18 ans, je n’étais pas outillé pour passer par-dessus le regard des autres. Aujourd’hui, je le suis pas mal plus. » 

@jigglybutttttt

Simon a choisi de faire carrière en marketing. À la fin 2019, il s’est réconcilié avec le milieu de la porno en créant son compte OnlyFans où il faisait jusqu’à 300 $ par mois en échange d’une vidéo par semaine. Son emploi de jour étant suffisant pour qu’il puisse subvenir à ses besoins, il se dit privilégié d’avoir pu arrêter du jour au lendemain sans avoir à s’en faire avec son revenu. 

Pour lui, OnlyFans était la façon idéale de se rapprocher de son rêve tout en ayant la chance d’avoir le contrôle sur ce qu’il créait et partageait. Le fait qu’il y a encore beaucoup de shame entourant OnlyFans l’excitait encore plus, devenant presque un kink. Il a fait de ses fesses son image de marque et est allé jusqu’à honorer un fantasme de voyeurisme en partageant une vidéo de lui en plein acte où on le voit sur son balcon avant de la rue Sherbrooke.

Sa libido ayant été écorchée par la pandémie , Simon a récemment mis fin à la création de contenu à laquelle il s’adonnait depuis près d’un an. S’il a déjà été excité par l’idée que d’autres personnes le voient en plein acte sexuel avec un autre homme, aujourd’hui, il avoue ne plus en avoir envie. Les derniers mois lui ont d’ailleurs permis de comprendre que sa sexualité n’était pas une ligne droite.

« Je trouve que les acteur.trice.s de la porn et les sex workers ont beaucoup de courage. Il y a encore énormément de stigmatisation entourant leur métier. En faire partie m’a fait du bien. J’ai adoré explorer ma sexualité de cette façon. » 

Au-delà du fait d’avoir vu sa libido évoluer, Simon avoue ne pas avoir encore accepté les changements que son corps a récemment vécus. Il est en train d’apprendre à aimer les 25 lbs que son corps a gagné au cours des derniers mois. Pour l’instant, c’est donc loin de la caméra et du regard des autres qu’il a envie de reconnecter avec la personne qu’il est. 

Perdre son emploi et devenir sa propre patronne 

En mars 2020, quand l’urgence sanitaire a été déclarée par le gouvernement du Québec, Blanche, alias DarkOnyxx, comme bon nombre de Québécois.es, a perdu son emploi. Ce qui aurait pu être une mauvaise nouvelle s’est avéré, dans son cas, positif. Bien avant la pandémie, Blanche avait un grand intérêt pour l’industrie de la pornographie. Avec la Prestation canadienne d’urgence (PCU), elle se retrouvait avec suffisamment d’argent en poche pour payer son loyer et énormément de temps pour se lancer corps et âme dans un projet qui l’emballait. Résultat : elle s’est ouvert un compte OnlyFans sur lequel elle a commencé à créer du contenu pour adultes de type cosplay

@darkonyxx.x

Un an plus tard, elle fait le bilan de sa dernière année,qui lui aura permis de gagner 200 000 $ brut. Elle a investi une partie importante de son salaire dans l’achat de matériel et d’équipement (vêtements, accessoires érotiques, caméra, moniteurs, etc.). Véritable entrepreneure, Blanche consacre près de 60 heures par semaine à son projet, de la création de contenu pornographique à la gestion de communauté en passant par la comptabilité, l’achat de matériel et tout ce qui touche de près ou de loin la gestion de son entreprise. 

« Pour moi, OnlyFans était une super belle façon de m’assurer que j’allais toujours être bien dans le contenu que je crée. » 

Aujourd’hui, elle utilise TikTok, Twitch, Reddit et Instagram pour obtenir de la visibilité et OnlyFans et MYM pour diffuser le contenu pour adultes qu’elle crée. Si elle a commencé sa carrière en publiant des photos d’allure professionnelle, elle s’est rapidement rendu compte que, dans son cas, le contenu moins léché où les fans ont l’impression de faire partie de la mise en scène a plus de succès.

« J’ai beaucoup plus de respect pour moi depuis que je fais un métier que j’aime et qui me rend heureuse. Quand on y pense bien, on passe 40 heures par semaine à travailler. Alors aussi bien faire quelque chose qu’on aime et dans lequel on se respecte. » 

Créer pour les autres soi

Naïla et Blanche parlent ouvertement de leur métier à leur entourage. Simon se faisait plus discret, sans pour autant se cacher. Tous.tes les trois ont tour à tour permis à plusieurs centaines de personnes de nourrir leurs fantasmes et d’assouvir leur soif de pornographie grâce au contenu qu’il et elles ont créé. Au-delà de faire du contenu pour les autres, ces trois personnes contribuent aujourd’hui à démocratiser un métier qui, encore en 2021, crée beaucoup de remous. Pleinement épanouies, elles ont choisi de se lancer dans le contenu pour adultes pour elles avant de le faire pour les autres.  


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Rédaction de cet article
  • La plus longue relation qu’a jamais eue Catherine, c’est celle qu’elle entretient avec les mots. En écrivant son premier article il y a dix ans, elle était loin de se douter que l’écriture serait un jour sa source principale de revenu. Détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise en communication marketing de l’Université de Sherbrooke, elle rêve de déconstruire les stéréotypes de genre du milieu publicitaire. Conceptrice-rédactrice de jour, elle prête également sa plume à différents projets, dont le Club Sexu. Loin de prétendre tout savoir, Catherine sait que sa plus grande force réside dans sa sensibilité. À travers celle-ci, elle tend l’oreille aux gens qui l’entourent et tente de dépeindre leur réalité tout en la rendant accessible à un plus grand nombre.

Annotations de cet article
  • Franco-Ontarienne originaire d’Ottawa, Léa Séguin a réalisé ses études en psychologie (Université d’Ottawa) et en Family Relations and Human Development (University of Guelph) avant de compléter un doctorat en sexologie à l’Université du Québec à Montréal. Passionnée de la sexualité, Léa continue de mener des recherches sexologiques, notamment sur l’orgasme et sa simulation, la communication sexuelle et les représentations sociales de la sexualité. Au sein du Club Sexu, Léa porte plusieurs chapeaux dont ceux d’administratrice, de consultante scientifique et de rédactrice.