Illustration : Carolane Bélanger

2 janvier 2018, 16h30

Bonjour maman et papa,

Non,je ne suis pas enceinte, je ne vais pas me marier, je ne viens pas de m’acheter une maison et je n’ai pas gagné à la loterie. Personne n’est malade ou n’a le cancer non plus. Nous allons bien, nous sommes heureux et nous sommes en bonne santé. Mais je vous avertis… Ceci est un long courriel, alors assurez-vous d’être assis bien confortablement. J’ai de quoi à vous raconter.

Il y a malheureusement beaucoup de choses que vous ne connaissez pas à mon sujet. Aujourd’hui, je vais faire en sorte que cette affirmation soit un peu moins vraie. Mais avant que vous lisiez ce courriel, je veux que vous sachiez que la seule raison pour laquelle je ne m’étais jamais ouverte à vous à ce sujet auparavant est que j’avais peur de votre jugement. Après tout, c’est le jugement de ceux qu’on aime qui fait le plus mal. Cela dit, je suis enfin rendue à un point dans ma vie où je me dis que si vous m’aimez, c’est parce que vous m’aimez au complet; pas seulement les parties que vous pouvez voir. Je ne vous écris pas ce courriel parce que je recherche des opinions ou des conseils. Le seul but de ce courriel est de vous informer. Je ne veux plus omettre cette partie de ma vie, une partie qui occupe maintenant une place si grande et si importante dans mon quotidien.

Il y a maintenant presque six ans, j’ai abandonné l’idée de la monogamie. J’étais encore en relation avec Maxime à ce moment-là, mais je ne l’ai jamais trompé. Lorsque j’ai pris la décision de le quitter, c’était en partie parce qu’il ne voulait pas ouvrir notre relation, mais j’avoue que ce n’était pas la seule raison, ni la plus grande. Ce n’était que la goutte qui a fait déborder le vase. Je lui avais présenté le concept plusieurs mois avant de finalement le quitter. On en avait parlé et reparlé à plusieurs reprises, mais ce n’était pas quelque chose qu’il était prêt à essayer et il n’envisageait pas que ce soit une possibilité réelle pour notre relation. J’ai respecté ses limites, ses émotions et son choix et je l’ai éventuellement quitté avant que les choses ne dégringolent et qu’on fasse ou dise des choses qu’on regretterait.

Avant de continuer, je veux prendre le temps de bien décrire ce que veut dire la non-monogamie pour moi. Je veux que vous compreniez mon point de vue le plus possible. La première fois que je me suis mise à avoir des questionnements sur la monogamie, c’était à l’âge de 19 ans quand je tombais amoureuse de Maxime alors que j’étais encore en relation avec Martin. J’aimais Martin, mais je développais des sentiments amoureux pour une autre personne en même temps. Dans l’optique de la monogamie, cette expérience est soit carrément impossible (on ne peut vraiment aimer qu’une seule personne à la fois, donc le fait d’éprouver des sentiments amoureux pour une autre personne signifie qu’on n’aime pas « réellement » son ou sa partenaire), soit possible, mais alors la personne se doit à elle-même et à son ou sa partenaire de ne pas agir sur ses sentiments, sous peine d’être une personne irresponsable et irrespectueuse. À mes yeux, ces deux scénarios n’avaient aucun sens et je ne pouvais pas comprendre pourquoi je devais choisir entre Maxime et Martin. Pourquoi ne pas pouvoir aimer les deux ? S’ils savaient avec certitude que je les aimais tous les deux et que je n’allais pas quitter l’un en faveur de l’autre, que je ne les considérais pas comme des adversaires et que je n’évaluais pas l’un à la lumière de l’autre, pourquoi serait-il impossible de les avoir tous les deux dans ma vie ?

La jalousie et les sentiments d’insécurité dans cette situation sont normaux, surtout dans le contexte socioculturel dans lequel nous avons grandi et dans lequel nous baignons toujours, un contexte qui prône la monogamie et qui diabolise toute forme de non-monogamie. Nous avons cependant le pouvoir de réfléchir à l’égard de ces émotions afin de mieux les comprendre. Nous pouvons en parler et en discuter calmement. Nous pouvons apprendre beaucoup sur nous-mêmes et sur les autres en examinant ces réactions émotionnelles. Nous pouvons également changer, avec le temps et l’expérience, la façon dont nous gérons ces émotions (comment réagir, comment en parler, quelles décisions et quels compromis peuvent en découler, etc.). Bref, ce ne sont pas des émotions qui devraient contrôler nos vies et nos partenaires, mais plutôt des émotions qui peuvent stimuler des conversations, de l’introspection et de la croissance personnelle.

La non-monogamie peut prendre plusieurs formes, mais pour moi, il s’agit d’avoir la liberté d’aimer plus d’une personne à la fois, et ce, ouvertement et non dans le secret, la honte et la culpabilité. Pour moi, il s’agit aussi de la possibilité de construire plusieurs relations à long terme avec tout ce que ça implique (amour, engagement, compagnie, attachement, futurs projets, être présente et impliquée dans la famille de l’autre, etc.). De plus, cette liberté n’est pas seulement pour moi, mais pour toutes les personnes que j’aime. À mes yeux, Antoine est digne de la même liberté et de la même autonomie que moi. Il ne m’appartient pas. Il est en relation avec moi et passe du temps avec moi parce qu’il le choisit tous les jours. Il choisit de partager son temps avec moi. C’est un privilège et non un droit. Il ne me doit ni son temps, ni son corps. De manière générale, cette forme de non-monogamie est appelée « polyamour ».

Je crois que, contrairement au temps et à l’argent, l’amour n’est pas limité. We don’t run out of love. En général, nous avons plus d’un.e ami.e et nous les aimons tou.te.s. Plusieurs personnes ont plus d’un enfant et elles les aiment tou.te.s. Je vois mal pourquoi nous avons le « droit » d’aimer plus d’une personne dans ces contextes, mais pas en contexte amoureux. Selon moi, cela me semble arbitraire. Cela dit, je veux que ce soit clair: je n’ai rien contre les gens qui choisissent la monogamie. C’est un choix personnel que je respecte. C’est juste que ce n’est pas pour moi. Ça diverge de mes croyances et de mes valeurs, tout comme le mariage.

Lorsque je me suis rendu compte, il y a maintenant presque 6 ans, que c’est ce que je voulais vraiment pour moi et mes partenaires, j’ai cessé de chercher la monogamie. Lorsque je sortais sur une date, j’étais toujours très claire au sujet de mes désirs et objectifs, et ce, tôt dans mes rencontres. Si la personne n’était pas intéressée par le polyamour ni ouverte à ce concept, je mettais un terme à la fréquentation. Je ne voulais perdre le temps de personne, incluant le mien. En général, les gens appréciaient ma transparence et mon honnêteté et respectaient mon choix. Rares ont été les réactions négatives à l’égard du polyamour; j’ai surtout fait face à de la curiosité ou à de l’indifférence. Mais un jour, j’ai rencontré quelqu’un qui a eu une réaction très positive.

Au moment de notre rencontre, Antoine avait découvert le polyamour depuis environ un an et il n’avait personne avec qui en parler. Une amie commune lui avait alors suggéré de me joindre sur Facebook (avec ma permission). Au début, on avait surtout des discussions sur le polyamour (ce que ça voulait dire pour nous, quelles expériences de vie nous avaient mené.e.s à questionner la monogamie, ce que l’amour voulait dire pour nous, etc.). Mais éventuellement, au fil des mois, nos discussions ont pris une forme de plus en plus intime, tout en gardant un ton amical. Puis, un jour, un amour plus romantique a fleuri; notre amitié a évolué petit à petit en relation amoureuse.

Antoine et moi n’avons jamais été monogames, du moins en termes d’entente. Nous avons toujours eu une entente polyamoureuse: nous avons toujours eu la liberté de fréquenter d’autres personnes avec la connaissance et le consentement de tou.te.s (moi, Antoine et n’importe quel.le autre partenaire). Antoine a eu plusieurs crushs depuis qu’on est ensemble et il se sent libre et à l’aise de partager ses sentiments et ses expériences avec moi. Ça me fait plaisir de l’entendre parler de ce genre de choses et je me sens privilégiée lorsque ça arrive. C’est un signe qu’il me fait confiance. Il se sent en sécurité avec moi. Il sait que je l’aime, et j’ose espérer que ça transparaît dans la façon dont je l’écoute et dont je réagis à ce qu’il choisit de partager avec moi. Il sait que je ne me mettrai pas en colère. He knows his love for others wouldn’t make me love him any less or make me want to leave him. Ça me rend heureuse de le voir heureux, même quand la source de son bonheur est une autre femme. Les mêmes choses peuvent être dites à son égard: je me sens libre et à l’aise de lui partager mes sentiments et les expériences que j’ai eues avec d’autres personnes. Ça le rend heureux de me voir heureuse, même si la source de mon bonheur est un autre homme. Et lorsqu’une insécurité ou une crainte fait surface, on en parle. On explique, on discute, on analyse, on se rassure et on aboutit à une meilleure compréhension, à un compromis ou à une solution. On ne l’ignore pas.

Jusqu’à présent, je ne ressentais pas le besoin de vous en parler parce que ni moi ni Antoine n’avions eu d’autres relations durables avec d’autres personnes depuis que nous sommes ensemble. Mais ce n’est plus le cas pour moi. En octobre 2017, Ludo et moi avons fêté notre premier anniversaire (donc ça fait maintenant plus d’un an qu’on est en relation). C’est une personne que j’aime profondément et avec qui je planifie de continuer à construire un futur. Tout comme c’est le cas avec Antoine, c’est une personne avec qui je me vois vieillir. Il occupe une place importante dans mon quotidien et dans mon futur. Lui et Antoine se sont rencontrés pour la première fois il y a un peu plus d’un an. Ils s’entendent très bien l’un avec l’autre et nous passons très souvent du temps ensemble tous les trois. Ils ne se perçoivent pas comme des adversaires, mais plutôt comme des amis. Plusieurs personnes dans ma vie ont déjà rencontré Ludo, sachant qu’on était en relation. La plupart des gens dans ma vie sont aussi au courant que je suis polyamoureuse et que j’ai actuellement deux partenaires. La famille d’Antoine sait également qu’il est polyamoureux et que j’ai deux partenaires. À quelques reprises, Ludo est venu avec nous à un souper de famille chez les parents d’Antoine et l’atmosphère était normale et très positive. Durant le temps des fêtes, j’ai rencontré quelques membres de la famille de Ludo. En ce moment, Antoine, Ludo et moi projetons de vivre ensemble cette année, dans la même maison.

Je ne m’attends pas à ce que vous soyez d’accord avec la façon dont Antoine, Ludo et moi choisissons de vivre nos relations. Je ne m’attends pas à ce que vous compreniez notre conception de l’amour et des relations amoureuses non plus (du moins pas immédiatement). En revanche, tout ce que j’espère, c’est que vous m’aimiez malgré tout. Je ne vais plus omettre Ludo de nos échanges. Le cacher donnerait l’impression que c’est mal ou honteux alors qu’à mes yeux, ce n’est ni l’un ni l’autre.

Je suis ouverte aux questions si vous en avez. Aucune question n’est off limits ou taboue. Si ça peut vous aider à mieux comprendre notre situation et mon point de vue, ça me fera plaisir d’y répondre.

De votre fille qui vous aime ❤️


3 janvier 2018, 8h30

Maman – RE: Grosse nouvelle ! J’ai abandonné la monogamie

Papa – RE: Grosse nouvelle ! J’ai abandonné la monogamie

Rédaction de cet article