Je ne suis pas comme les autres filles : misogynie intériorisée

Illustration par Mélodie Bouchard

À l’âge de douze ans, sans qu’elle n’y soit invitée, mon amie la puberté s’est manifestée dans ma vie et s’y est installée. Comme un parasite. Petit à petit, j’ai pris conscience des changements qu’elle engendrait dans mon corps. Inopportuns, indésirables.

Ma nouvelle poitrine et mes nouvelles hanches m’amenaient brutalement au constat que je n’étais plus une enfant, que les autres me percevraient dorénavant comme une femme… avec tout ce que cela implique.       

À treize ans, je me suis mise à porter des vêtements gris, masculins, amples; des vêtements qui n’invitaient pas trop les regards et dans lesquels j’arrivais à mieux respirer. La veste bleue de mon père. Des jeans lousses, parfois même sélectionnés dans la section de vêtements pour hommes. Je me suis fait couper les cheveux très courts, non pas parce que j’aimais la coupe en soi, mais plutôt parce qu’elle me donnait une allure garçonne. Peu à peu, je changeais subtilement le timbre de ma voix, la rendant légèrement plus grave qu’elle ne l’était réellement. 

À la surface, ces efforts investis dans une expression de genre plus masculine peuvent simplement refléter des goûts et des préférences personnelles, et semblent donc inoffensifs. Positifs, même. Après tout, plusieurs recherches démontrent que l’affirmation de genre sociale, laquelle peut entre autres être accomplie en adoptant une expression de genre conforme au genre auquel on s’identifie, est associée à une meilleure santé mentale chez les personnes trans (King et Gamarel, 2021). 

The thing is, je ne suis pas trans. 

Dans mon cas, le désir de paraître masculine reflétait plutôt un problème majeur : j’avais profondément honte d’être une femme et je cherchais à tout prix à me dissocier de la féminité. À mes yeux, si être une fille était déjà mauvais en soi, être une femme était bien pire.  

Et ce mal de genre ne sortait pas de nulle part.

Mais où sont les personnes féminisées dans les médias?

Avec beaucoup de recul, je constate qu’une partie du problème provenait du fait que les personnes féminisées sont relativement sous-représentées dans les médias. Selon Women and Hollywood, les femmes représentaient 33 % de tous les personnages des 100 films les plus rentables de 2011 et seulement 11 % des protagonistes. You read that right.

Au grand écran, il y aurait approximativement deux fois plus d’hommes que de femmes.

En 2019, ces statistiques n’avaient pas changé. 

La sous-représentation des femmes dans les médias a mené à la création du test de Bechdel en 1985, lequel vise à grossièrement mesurer la représentation des personnages féminins dans une œuvre de fiction. Pour qu’une œuvre passe ce test, elle doit :

  1. contenir au moins deux personnages féminins nommés 
  2. qui parlent ensemble
  3. à propos d’autre chose qu’un homme! 

Simple enough? Think again. Selon une analyse de 1 794 films sortis entre 1990 et 2013, seulement 53 % répondaient aux critères du test de Bechdel (Hickey, 2014).

Quand autant de films échouent le test de Bechdel et présentent les personnes féminisées de manière unidimensionnelle ou stéréotypée, il n’est pas étonnant que plusieurs filles, incluant yours truly, s’identifient plus souvent aux personnages masculins, surtout quand leur féminité n’est pas conforme à celle qui leur est « vendue ». En grandissant, disons que c’était ben plus le fun de faire semblant d’être Peter Pan que Clochette (qui ne parle même pas) ou Wendy! 

Personnages féminins, êtres unidimensionnels

Au-delà de la sous-représentation des personnes féminisées dans les médias, ces dernières ont également tendance à être dépeintes de manière simple, stéréotypée et homogène. 

Sur le plan de l’apparence physique, les jeunes femmes sont surreprésentées : 70 % des personnages féminins des 100 films les plus rentables de 2019 étaient âgés de moins de 40 ans (Women in Hollywood, 2019). And let’s face it, ces femmes sont également surtout jolies, blanches et minces. C’est la même chose dans les dessins animés, surtout chez Pixar, où leur physique, notamment le visage, est relativement standardisé, les personnages féminins se confondant les uns avec les autres. 

Sur le plan des intérêts personnels, les personnages féminins sont typiquement préoccupés par l’amour, le dating et le mariage, et aiment le maquillage, les chaussures et le magasinage. En outre, plusieurs prototypes féminins, dont la demoiselle en détresse, Mlle Fanservice, la gold digger, la secrétaire sexy, la cruche et la femme fatale, sont également chose courante dans les médias (Gala et al., 2020), et aucun d’entre eux ne brosse un portrait particulièrement positif des personnes féminisées.      

Comme le suggère le nom de plusieurs de ces prototypes, les personnes féminisées sont également souvent érotisées, sexualisées ou objectifiées dans les médias.

En grandissant, ce que je voyais à l’écran, c’était une abondance de chair dénudée, de vêtements révélateurs et suggestifs et de corps féminisés sexualisés, lesquels étaient souvent dépeints à la fois comme dignes d’envie et de désirabilité et de jugement et de mépris. Je voyais trop peu de représentations de personnes féminisées faisant allusion à leur intelligence, à leur créativité, à leurs rêves et ambitions, et à leurs talents et intérêts variés. Bref, on me gavait de représentations érotisées et dépourvues de complexité humaine.  

Résultat : j’avais perçu que les femmes étaient principalement valorisées (et méprisées) pour leur sex-appeal, et ce, principalement en fonction du regard et du désir masculins. Bien entendu, il n’y a absolument rien de mal à la sexualité, mais lorsqu’elle est présentée comme la seule ou la principale facette d’une personne, c’est ordinaire dans le meilleur des cas et déshumanisant dans le pire.  

La féminité, quelle honte!

Le féminin et les personnes féminisées sont également souvent dénigrés. En guise d’exemples, deux sitcoms que j’aimais bien regarder à l’âge de 13 ans, Third Rock from the Sun et Friends, abondent en jokes et en commentaires sexistes. (Bon, ok, je les regarde encore une fois de temps en temps. C’est mon guilty pleasure! 😉)  

Cela dit, le problème n’est pas seulement dans les médias. À travers la culture ambiante, les conversations de tous les jours et les jokes de mononcle douteuses, j’étais également exposée à une tonne de messages suggérant – affirmant – que la féminité, et par extension les personnes féminisées, ne valaient pas grand-chose. 

Entendre mille et une variations de « tu ______ comme une fille ». Prendre conscience que des vêtements « féminins » sur un corps « masculin » évoquent des rires, tandis que personne ne bronche face à des vêtements « masculins » sur une personne féminisée. Entendre au passage que les femmes sont moins drôles et moins intelligentes que les hommes. Qu’elles sont irrationnelles, frivoles et folles, et donc à ne pas prendre au sérieux. Qu’elles sont menteuses et manipulatrices, et donc suscitent la méfiance. Comprendre qu’énormément de personnes perçoivent les femmes cisgenres comme des créatures « naturellement » sensibles, faibles et vulnérables, une croyance qui est d’ailleurs souvent utilisée par plusieurs hommes comme raison de les « protéger », de les restreindre ou de les contrôler. Et j’en passe.

Pourquoi la sous-représentation (et la représentation biaisée) des personnes féminisées est-elle problématique? 

Puisque les hommes n’ont aucune expérience directe de la vie en tant que femme, ils s’appuient, consciemment ou inconsciemment, sur les représentations de ces dernières afin de mieux les « comprendre ». Comme je l’ai expliqué plus haut, le problème est que ces représentations sont en moyenne stéréotypées et non représentatives. Parce que les femmes sont également exposées au même ensemble restreint de modèles féminins, plusieurs d’entre elles, surtout les plus jeunes, peuvent être faussement menées à croire qu’ils représentent « la plupart » des filles et des femmes. Plusieurs femmes ayant une féminité qui diverge de « la » féminité se considèrent donc comme différentes ou comme des « exceptions » à la « norme ». 

Parce que j’aimais jouer aux jeux vidéos, grimper dans les arbres et me promener en vélo, je ne pensais pas que j’étais comme « la plupart » des filles. Parce que je conduisais une motocyclette, que j’adorais jouer au billard et que je n’accordais aucune importance au mariage, je ne pensais pas que j’étais comme « la plupart » des femmes. 

Et aussi, parce que je percevais que « la plupart » des filles et des femmes étaient faibles, superficielles et irrationnelles, j’ai souvent affirmé haut et fort, de l’adolescence jusqu’au début de la vingtaine, « je ne suis pas comme la plupart des filles ». Et lorsque je prononçais ces mots, ce qui résonnait dans ma tête était : « Je suis meilleure que la plupart des filles. »  

If this doesn’t scream internalized misogyny, I don’t know what does.

Retrouver un rapport sain avec mon genre

Plus jeune, je ne voulais pas confirmer mon statut « inférieur » en assumant mon côté plus « féminin », ni qu’on me pénalise en raison de ma féminité. Je ne voulais pas qu’on m’évalue principalement en fonction de mon apparence. Je ne voulais pas que ma valeur soit réduite à ma sexualité. Je voulais qu’on m’écoute quand je parle. Je voulais que mes idées et mes connaissances importent et soient prises au sérieux.

Je voulais qu’on me voie moi – ma complexité, mon humanité – et non qu’on me définisse par mon genre et qu’on me calque ses stéréotypes. 

Parce que je ne pouvais pas changer la perception des autres et la vision qu’avait la société de la féminité, me débarrasser de mon mal de genre a été un processus long et ardu. Mais j’y suis parvenue. J’ai lentement mais sûrement appris à faire la distinction entre ce que les gens pensent et croient à propos des personnes féminisées et des réalités de ces dernières, et ainsi, à ne pas laisser le regard ou le jugement des autres me définir. Par exemple, penser que je n’ai aucun respect pour moi-même ou pour les autres parce que je ne porte pas de soutien-gorge en public en dit beaucoup plus long sur la personne qui a cette opinion que sur moi-même.     

Je me suis également mise à flipper de bord toutes les croyances genrées populaires. Si une croyance que l’on applique couramment aux personnes féminisées semble étrange ou ridicule quand elle est appliquée à un homme, elle est, selon moi, un double standard, et donc bonne à mettre à la poubelle. 

Remettre en question ces croyances culturelles m’a également amenée à poser un regard plus critique sur le genre en général, ce qui s’est avéré extrêmement libérateur.

Pourquoi, par exemple, le rose, les robes et les longs cheveux sont-ils associés au genre féminin et non au genre masculin? Mais aussi, pourquoi les choses dites masculines sont-elles si valorisées dans notre société? Grâce à la lecture de plusieurs livres , j’ai non seulement appris que ce qui est considéré comme féminin ou masculin change à travers l’histoire, mais également que plusieurs « faits » sur le genre sont carrément erronés. J’ai alors constaté que la vision culturelle du genre est largement arbitraire, un constat m’ayant beaucoup aidée à accepter mon genre, peu importe son expression.

Enfin, pour les personnes qui ont besoin de l’entendre : il n’y a absolument rien de honteux dans la féminité ou dans le fait d’être une femme. Full stop. La féminité a autant de valeur que le reste. Cela m’a pris énormément de temps à le reconnaître, mais… mieux vaut tard que jamais. 💗 

 

  • Gala, D., Khursheed, M. O., Lerner, H., O’Connor, B. et Iyyer, M. (2020). Analyzing gender bias
    within narrative tropes. arXiv:2011.00092v1
    Hickey, W. (2014, 1er Avril). The dollar-and-cents case against Hollywood’s exclusion of
    women. FiveThirtyEight. https://fivethirtyeight.com/features/the-dollar-and-cents-case-against-hollywoods-exclusion-of-women/
    King, W. M. et Gamarel, K. E. (2021). A scoping review examining social and legal gender
    affirmation and health among transgender populations. Transgender Health, 6(1), 5-22. https://doi.org/10.1089/trgh.2020.0025
    Women in Hollywood. (2011). 2011 Statistics.

    2011 Statistics


    Women in Hollywood. (2019). 2019 Statistics.

    2019 Statistics

Rédaction de cet article
  • Franco-Ontarienne originaire d’Ottawa, Léa Séguin a réalisé ses études en psychologie (Université d’Ottawa) et en Family Relations and Human Development (University of Guelph) avant de compléter un doctorat en sexologie à l’Université du Québec à Montréal. Passionnée de la sexualité, Léa continue de mener des recherches sexologiques, notamment sur l’orgasme et sa simulation, la communication sexuelle et les représentations sociales de la sexualité. Au sein du Club Sexu, Léa porte plusieurs chapeaux dont ceux d’administratrice, de consultante scientifique et de rédactrice.