Présenté par Émissaire

Six mythes sur les ITSS et le dépistage

Illustration par Aless MC

Cet article est une présentation de lorganisme Émissaire


Si on se fie à ce qu’on voit dans les films et les téléséries, les infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) présentent toujours des symptômes et elles surviennent seulement chez les personnes « irresponsables » ou « naïves ». Des éclosions de feux sauvages. De la pisse qui brûle. Des écoulements questionnables. Des symptômes qui semblent presque toujours signaler l’infidélité en contexte de couple ou la malhonnêteté en contexte de casual sex. Mais ces représentations sont-elles réalistes?

Cet article est dédié à déconstruire six mythes sur les ITSS, dont plusieurs sont malheureusement perpétués à tous les jours, autant dans les médias et sur les réseaux sociaux que dans nos conversations quotidiennes.  

1. « Je n’ai pas besoin d’un dépistage, je n’ai pas de symptômes »

J’étais vraiment fâchée parce que je le croyais quand il me disait qu’il était clean, alors qu’en réalité il n’en avait aucune idée.

Femme Pansexuel.le 24-35 ans

Si tu as déjà eu un cours d’éducation à la sexualité au secondaire, il y a de fortes chances qu’on t’ait montré.e des images d’organes génitaux présentant des symptômes de différentes ITSS. Bien que c’est important de parler des symptômes, montrer ce genre d’images peut donner la fausse impression que les ITSS présentent toujours ou presque toujours des symptômes. Cependant, dans plusieurs cas, les ITSS ne présentent aucun symptôme. Par exemple, dans une étude états-unienne, 45 % et 77 % des participant.e.s qui avaient reçu un résultat positif pour la gonorrhée et pour la chlamydia, respectivement, ne présentaient aucun symptôme (Farley et al., 2003). Une personne peut donc contracter et transmettre une ITSS sans le savoir.

Pour cette raison, c’est mieux de demander à son ou sa partenaire : 

  • « c’est quand la dernière fois que tu t’es fait dépister? » 
  • « quels étaient les résultats? » 
  • et « as-tu eu d’autres partenaires sexuel.le.s depuis? » 

… plutôt que : « as-tu une ITSS? ». Parce que certaines ITSS, notamment la chlamydia, la gonorrhée, la syphilis, le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) et certaines souches du virus du papillome humain (VPH) peuvent mener à des problèmes de santé ou de fertilité quand elles ne sont pas traitées. Donc, même quand il n’y a pas de symptômes, c’est important de se faire dépister afin de traiter l’infection le plus tôt possible. 😊 

2. « J’utilise TOUJOURS un condom! Aucune chance que j’aie une ITSS »

Hands down, les méthodes de protection locales ou dites de « barrière » telles que le condom et la digue dentaire sont les plus efficaces pour prévenir la contraction et la transmission d’ITSS. Cela dit, il est important de retenir que ces méthodes ne sont pas infaillibles, surtout lorsqu’elles ne sont pas utilisées correctement (n’hésite pas à checker l’emballage pour les instructions 😉). 

« Oups 🤷‍♀️ » fut ma réaction [en apprenant que j’avais eu un résultat positif], parce que je savais ben qu’une chlam ça se règle facilement. Je trouvais ça wack de l’avoir attrapée même en portant un condom.

Femme Hétérosexuel.le 24-35 ans

Les ITSS peuvent aussi être transmises pendant des activités autres que la pénétration vaginale ou anale, comme pendant les attouchements et le sexe oral; des activités sexuelles que plusieurs personnes ne considèrent pas à risque. Par exemple, il y a un risque de transmission d’ITSS bactériennes (chlamydia, gonorrhée, etc.) quand il y a un contact entre les muqueuses incluant la bouche et la gorge, le dessous du prépuce et les régions qu’il recouvre (le gland du pénis et du clitoris et la région sous le gland), les petites lèvres et le vestibule (la région autour de l’entrée du vagin), l’anus, les narines et les yeux.

Par ailleurs, certaines ITSS virales telles que le VPH et l’herpès peuvent se retrouver sur des parties du corps qui ne sont pas recouvertes par les condoms et les digues dentaires, et peuvent donc être transmises par contact peau à peau. 

3. « Les cliniques dépistent systématiquement pour toutes les ITSS »

Les seules ITSS qui se font systématiquement dépister sont la chlamydia et la gonorrhée et ce, avec un échantillon d’urine ou avec un prélèvement fait avec un coton-tige. D’autres ITSS, comme le VIH, l’hépatite C et la syphilis, lesquels sont dépistés à l’aide d’un prélèvement de sang, ne sont pas systématiquement dépistés chez la plupart des patient.e.s. Au moment du rendez-vous, le ou la professionnel.le de la santé te posera des questions sur ton, ta ou tes partenaire.s ainsi que sur tes pratiques sexuelles afin de mieux déterminer quels autres tests de dépistage devraient être effectués. S’il n’y a pas de facteurs de risque, on dépistera les ITSS que tu spécifies, que ce soit pour la chlamydia, la gonorrhée, l’hépatite, la syphilis ou le VIH. Chez certaines cliniques de dépistage, comme Prelib, ces questions sont posées en ligne avant le rendez-vous afin de rendre le processus de dépistage plus smooth et efficace. 

De plus, des ITSS relativement répandues sont habituellement seulement dépistées quand la personne présente des symptômes. Pour l’herpès par exemple, le dépistage n’est pas recommandé pour plusieurs raisons: (1) c’est hyper répandu, surtout l’herpès de type 1 (les chances sont bonnes que tu l’aies déjà; Organisation mondiale de la santé, 2020).), (2) il ne cause pas de problèmes de santé ni de fertilité (3) les coûts des tests et le stress que peut engendrer un résultat positif surpassent les avantages du dépistage pour la santé publique, (4) un résultat positif, surtout pour l’herpès de type 1, ne permet pas de préciser le lieu de contraction (sur la bouche? sur les organes génitaux?) et (5) le taux de résultats faussement positifs (c’est-à-dire la détection d’une infection qui n’est pas réellement présente) est relativement élevé dans les populations à faible risque (jusqu’à 29% pour l’herpès de type 2!; Scoular, 2002), ce qui causerait inutilement beaucoup d’anxiété chez plusieurs personnes. Quant au VPH, il est seulement dépisté chez les personnes dotées d’un col de l’utérus, et ce, suite à la détection de cellules du col anormales prélevées lors d’un test pap, lesquelles sont presque toujours causées par le VPH. 

C’est la médecin de la clinique d’urgence qui m’a téléphonée. […] J’avais contracté l’herpès HSV-1 sur les parties génitales. […] Je ne comprenais pas que ça m’arrive à moi. […] Quand j’ai annoncé la nouvelle à mon partenaire, il ne comprenait rien non plus. Il s’était fait tester quand il était avec son ex. Il est revenu avec des résultats négatifs, mais on a réalisé qu’ils [ne testent pas] pour l’herpès.

Femme Hétérosexuel.le 35-45 ans

4. « Seules les personnes qui ont (ou qui ont eu) beaucoup de partenaires sont à risque de contracter une ITSS »

Plusieurs études ont documenté cette croyance (Balfe et al., 2010; Nack, 2000; Shepherd et Harwood, 2017) et selon notre sondage sur les ITSS et le dépistage, 16 % des gens croient qu’une personne peut contracter une ITSS parce qu’elle a « trop » de partenaires. Ceci rejoint la croyance selon laquelle une personne peut contracter une ITSS parce qu’elle est « immorale » ou « irresponsable » (Balfe et al., 2010; Fortenberry et al., 2002; Shepherd et Gerend, 2014). Selon les résultats de notre sondage, 16 % des gens croient cela. Pourtant, les données dépeignent un portrait plus nuancé. Selon nos résultats, les personnes en relation non monogame consensuelle et les personnes en couple monogame rapportent des taux comparables d’obtention de résultats positifs à un test de dépistage au cours de leur vie. La seule étude scientifique existante à ce sujet (à notre connaissance) ayant comparé ces deux groupes a trouvé les mêmes résultats (Lehmiller, 2015). 

On ne comprenait pas, parce que moi (qui avait eu plusieurs partenaires avant lui), j’avais eu des résultats négatifs alors que mon copain de l’époque n’avait eu qu’une seule autre partenaire (3 ans auparavant) et il avait eu des résultats positifs.

Femme Hétérosexuel.le 25-34 ans

Ceci suggère que c’est moins une question du nombre de partenaires que d’habitudes et de pratiques sexuelles telles que l’utilisation de condoms ou de digues dentaires (tu peux d’ailleurs consulter notre récent article sur le dépistage en contexte de couple monogame). C’est important de garder en tête qu’aucun comportement sexuel est 100 % safe. Les SEULS comportements avec zéro risque de contraction d’ITSS sont l’abstinence totale de contacts sexuels et de consommation de drogues injectables ainsi que choisir de ne pas avoir de tatouages.

5. « Les personnes qui contractent des ITSS sont sales et manquent d’hygiène »

J’ai trouvé que c’était une fille sale. Pas parce qu’elle était malade, mais parce qu’elle a eu des pratiques à risque et refusait de se soigner alors que sa noune sentait clairement pas fraîche.

Homme Hétérosexuel.le 35-44 ans

Bien que cette croyance soit reconnue par plusieurs (Fortenberry et al., 2002; Kinghorn, 2001; Scoular et al., 2001), la plupart des gens ayant répondu à notre sondage ne l’endosse pas. Plus spécifiquement, seulement 1,9 % des participant.e.s ont rapporté être d’accord avec l’idée qu’une personne peut contracter une ITSS parce qu’elle n’est pas propre et manque d’hygiène. Les personnes n’ayant jamais passé de test de dépistage étaient plus susceptibles de rapporter cette croyance (4,5 %) que celles s’étant déjà faites dépister (1,6 %).

Mais mettons les choses au clair : les ITSS sont une question de bactéries, de virus ou de parasites et non de malpropreté ou d’un manque d’hygiène. Une personne squeeky clean peut très bien avoir une ITSS et à l’inverse, une personne qui a sérieusement besoin de prendre un bain peut ne pas avoir d’ITSS. Ce n’est pas en se lavant régulièrement qu’on peut prévenir la contraction d’ITSS ou qu’on peut s’en débarrasser. 

Je ne suis pas capable d’arrêter de penser que je suis sale, dégoûtante et impure [parce que j’ai contracté l’herpès].

Femme Hétérosexuel.le 18-24 ans

C’est très commun d’utiliser les expressions « pas clean » ou « pas propre » et « clean » pour parler de personnes qui ont et qui n’ont pas d’ITSS, respectivement. Bien que les personnes qui utilisent ces expressions n’ont pas nécessairement de mauvaises intentions ni de préjugés à l’égard des ITSS, ces expressions perpétuent tout de même le mythe selon lequel les personnes qui ont une ITSS sont sales et manquent d’hygiène, en plus de contribuer à la stigmatisation des ITSS et des personnes qui en ont eues ou en ont une. Il serait donc mieux de laisser tomber complètement ces expressions quand on parle d’ITSS et plutôt parler de :

  • statut (positif ou négatif); 
  • d’avoir ou de ne pas avoir une ITSS ou; 
  • de vivre ou non avec une ITSS.

6. « Les ITSS ne touchent que les personnes les plus marginalisées de la société » 

Je suis restée un peu bête. J’étais sûre que le médecin au téléphone me niaisait. J’ai fait beaucoup de tests de dépistage et jamais je n’avais reçu de tels résultats. […] Je crois que j’ai été relativement chanceuse par contre, parce que c’était traitable avec des antibiotiques et je n’ai eu aucun symptôme. Mais ça a été une bonne leçon… Personne n’est invincible.

Femme Bisexuel.le 18-24 ans

Les ITSS sont souvent perçues comme étant propres aux personnes les plus marginalisées de la société, comme les personnes emprisonnées, les consommateurs de drogues « dures », les travailleur.euse.s du sexe et les personnes qui ont des difficultés de santé mentale (Balfe et al., 2010; Kinghorn, 2001; Scoular et al., 2001). Selon notre propre sondage sur les ITSS et le dépistage, 11 % des participant.e.s ont rapporté croire qu’une personne peut contracter une ITSS parce qu’elle travaille dans l’industrie du sexe et 2 % parce qu’elle a des problèmes de santé mentale. Cependant, comme le constate la femme dans son témoignage un peu plus haut, personne n’est invincible. Une personne peut contracter une ITSS peu importe son âge, son état de santé mentale, son ethnicité, son sexe, son nombre de partenaires ou son occupation. Et recevoir un résultat positif à un test de dépistage ne détermine pas sa valeur.💖.

En partie, ne pas penser être à risque provient de l’existence de plusieurs préjugés envers les ITSS, les personnes qui en ont contracté et ce que plusieurs croient être le “type” de personne à en contracter. En tant qu’êtres humains, on a généralement tendance à nous distancer mentalement de ces personnes, c’est-à-dire de se percevoir comme fondamentalement différent.e.s de ces groupes stigmatisés. Si on se perçoit comme des « bonnes personnes », on va donc moins percevoir que les ITSS peuvent faire partie de nos vies.

  • Balfe, M., Brugha, R., O’Connell, E., McGee, H., O’Donovan, D. et Vaughan, D. (2010). Why don’t young women go for Chlamydia testing? A qualitative study employing Goffman’s stigma framework. Health, risk & society, 12(2), 131-148. https://doi.org/10.1080/13698571003632437

    Cuffe, K. M., Newton-Levinson, A., Gift, T. L., McFarlane, M. et Leichliter, J. S. (2016). Sexually transmitted infection testing among adolescents and young adults in the United States. Journal of Adolescent Health, 58(5), 512-519. https://doi.org/10.1016/j.jadohealth.2016.01.002

    Deblonde, J., De Koker, P., Hamers, F. F., Fontaine, J., Luchters, S., & Temmerman, M. (2010). Barriers to HIV testing in Europe: a systematic review. European Journal of Public Health, 20(4), 422-432. https://doi.org/10.1093/eurpub/ckp231

    Farley, T. A., Cohen, D. A. et Elkins, W. (2003). Asymptomatic sexually transmitted diseases: the case for screening. Preventive medicine, 36(4), 502-509. https://doi.org/10.1016/S0091-7435(02)00058-0

    Fortenberry, J. D., McFarlane, M., Bleakley, A., Bull, S., Fishbein, M., Grimley, D. M., … et Stoner, B. P. (2002). Relationships of stigma and shame to gonorrhea and HIV screening. American Journal of Public Health, 92(3), 378-381. https://doi.org/10.2105/AJPH.92.3.378

    Heijman, T., Zuure, F., Stolte, I., & Davidovich, U. (2017). Motives and barriers to safer sex and regular STI testing among MSM soon after HIV diagnosis. BMC Infectious Diseases, 17(1), 1-11. https://doi.org/10.1186/s12879-017-2277-0

    Kinghorn, G. R. (2001). Passion, stigma, and STI. Sexually Transmitted Infections, 77(5), 370-375. http://dx.doi.org/10.1136/sti.77.5.370

    Lehmiller, J. J. (2015). A comparison of sexual health history and practices among
    monogamous and consensually nonmonogamous sexual partners. The Journal of Sexual Medicine, 12(10), 2022-2028. https://doi.org/10.1111/jsm.12987

    McDonagh, L. K., Saunders, J. M., Cassell, J., Curtis, T., Bastaki, H., Hartney, T., & Rait, G. (2018). Application of the COM-B model to barriers and facilitators to chlamydia testing in general practice for young people and primary care practitioners: a systematic review. Implementation Science, 13(1), 1-19. https://doi.org/10.1186/s13012-018-0821-y

    Nack, A. (2000). Damaged goods: women managing the stigma of STDs. Deviant Behavior, 21(2), 95-121. https://doi.org/10.1080/016396200266298

    Organisation mondiale de la santé. (1 mai, 2020). Herpès (virus de l’herpès). https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/herpes-simplex-virus

    Scoular, A., Duncan, B. et Hart, G. (2001). “That sort of place… where filthy men go…”: aqualitative study of women’s perceptions of genitourinary medicine services. Sexually Transmitted Infections, 77(5), 340-343. http://dx.doi.org/10.1136/sti.77.5.340

    Scoular, A. (2002). Using the evidence base on genital herpes: optimising the use of diagnostic tests and information provision. Sexually Transmitted Infections, 78(3), 160-165. http://dx.doi.org/10.1136/sti.78.3.160

    Shepherd, L. et Harwood, H. (2017). The role of STI-related attitudes on screening attendance in young adults. Psychology, Health & Medicine, 22(6), 753-758. https://doi.org/10.1080/13548506.2016.1234715

    Shepherd, M. A., & Gerend, M. A. (2014). The blame game: cervical cancer, knowledge of its link to human papillomavirus and stigma. Psychology & Health, 29(1), 94-109. https://doi.org/10.1080/08870446.2013.834057

Rédaction de cet article
  • Franco-Ontarienne originaire d’Ottawa, Léa Séguin a réalisé ses études en psychologie (Université d’Ottawa) et en Family Relations and Human Development (University of Guelph) avant de compléter un doctorat en sexologie à l’Université du Québec à Montréal. Passionnée de la sexualité, Léa continue de mener des recherches sexologiques, notamment sur l’orgasme et sa simulation, la communication sexuelle et les représentations sociales de la sexualité. Au sein du Club Sexu, Léa porte plusieurs chapeaux dont ceux d’administratrice, de consultante scientifique et de rédactrice.