Pornographie éthique : ce qu’on ne voit pas à l’écran

Illustration par Le Cheveu Blanc

Entre les grands titres et les documentaires choquants mis de l’avant par différents médias, rares sont les institutions qui dépeignent une image positive de l’industrie pornographique. Bien qu’en effet polarisante, cette représentation n’est presque jamais accompagnée de jugement favorable. Peut-on faire de la pornographie de manière éthique? C’est la question que j’ai posée à Sam, Nadia, Isabelle et Dominic, travailleurs et travailleuses de cette industrie.

Nadia Louis-Demarchais termine cette année son baccalauréat en cinéma à l’UQAM. Elle s’est intéressée au milieu de la pornographie et plus particulièrement au métier de pornstar, dans le cadre d’un documentaire qu’elle a réalisé à Prague alors qu’elle venait à peine de terminer sa première année d’études. 

« Réaliser Rated X m’a permis de comprendre une industrie envers laquelle j’avais moi aussi plein de préjugés. À partir du moment où on a des pornstars qui font de l’argent avec un métier dans lequel elles sont bien, je pense que c’est légitime de les écouter parler aussi. » 

Donner une place aux artistes de la porno qui le font par choix

Nadia a choisi son sujet de documentaire dans le but de donner la parole à des femmes qui ont choisi de faire carrière en tant que star de la porno, notamment Luna Corazon et Charlotte Sartre.

« Il y a toujours un homme qui essaie de me sauver. Même avec mes amies, nous avons toujours cette histoire du gars qui essaie de te sauver pour faire de toi une femme au foyer et ensuite ta vie sera meilleure si tu es une femme au foyer. » – Luna Corazon, dans Rated X

Cette idée de sauver un.e travailleur ou travailleuse du sexe fait partie de la culture populaire. On surnomme « captain save a hoe » les personnes qui, comme Edward Lewis, le personnage interprété par Richard Gere dans Pretty Woman, pensent à tort être le sauveur d’une victime de l’industrie du sexe. Pourtant, nombreux sont les gens qui ont fait le choix de mener cette carrière et c’est ce que Nadia souhaitait illustrer à travers son documentaire.

« Environ 95 % des personnes que j’ai rencontrées pendant ces années-là me disaient qu’elles adoraient leur travail et qu’elles se sentaient super valorisées par celui-ci. Ce sont toutes des personnes au côté entrepreneurial très développé », raconte Dominic qui, de son côté, a travaillé pour la plateforme ManyVids où il a photographié des centaines de personnes sur une période de 3 ans.

Dominic déplore toutefois le fonctionnement et le manque d’éthique du côté des entrevues de sortie.

« J’ai côtoyé beaucoup de gens de cette industrie et il m’est déjà arrivé d’entendre des histoires de gens qui ne se sentaient pas à l’aise de dénoncer une violence sexuelle pendant leur entrevue de sortie par peur de ne pas avoir le droit à leur cachet. » 

Le consentement et la juste rémunération comme point de départ

Pour tout le monde, la base de la pornographie éthique réside dans le fait qu’elle soit tournée dans des conditions favorables au consentement, au plaisir et à la juste rémunération. Toutes les personnes interrogées ont d’ailleurs parlé des pratiques très rigoureuses qu’elles suivent ou qu’elles observent sur les plateaux de tournage en matière de consentement.

« Je pense que pour que cette industrie soit plus éthique, il faudrait commencer par s’assurer que les pornstars soient payé.e.s davantage et surtout davantage reconnu.e.s pour leur travail. » Pour Dominic, il est inconcevable que les personnes qui font carrière dans ce milieu ne soient pas considérées au même titre que celles qui feraient le même salaire, mais dans un autre milieu. 

« Pour que le milieu de la porno puisse évoluer, je pense qu’on doit commencer par en parler et par lui faire de la place en tant que société », stipule Sam, de son pseudonyme. Si Sam travaille dans l’industrie depuis moins d’un an, celle-ci a toujours eu un intérêt pour ce milieu. Édimestre, elle s’occupe de la mise en ligne de vidéos, du titrage de celles-ci, de la création des bandes-annonces en plus de faire un léger travail de post-production. Convaincue que le consentement doit se donner au-delà du tournage, celle-ci explique qu’une personne qui a un jour fait de la pornographie devrait toujours avoir le droit de se faire écouter et respecter si elle venait à vouloir faire retirer une vidéo d’elle des années plus tard. 

« Pour moi, l’éthique en pornographie, ça passe aussi par le fait de comprendre qu’il y a des humains qui travaillent fort et que les vidéos ne devraient pas juste appartenir aux grandes boîtes de production », explique Sam. 

Là où d’autres personnes se posent encore beaucoup de questions, ce n’est pas dans les pratiques éthiques des plateaux de tournage, mais plutôt sur le côté moins éthique des histoires que l’on met de l’avant.

Et qu’en est-il des histoires que l’on raconte à travers la porno? 

On n’a qu’à parcourir les différentes catégories de pornographie pour constater que plusieurs vidéos mettant de l’avant des schémas de domination problématiques, comme une relation sexuelle entre un parent et son enfant, pour ne nommer que celui-ci, sont parmi les plus visitées des sites de pornographie gratuits.

« Il y a énormément de couches problématiques au sein de cette industrie, mais le plus grand problème, c’est qu’on a tendance à blâmer et à stigmatiser les personnes qui y travaillent alors qu’à mon avis, c’est le fait de les écarter de la discussion qui crée le problème », explique Nadia qui croit que le vrai problème est le manque d’éducation sexuelle.

« On a tellement pas d’éducation sexuelle et tellement de tabous liés à la sexualité que pour plusieurs personnes, la pornographie devient un guide d’utilisation d’une sexualité. »

Pour Nadia, il est clair que la pornographie doit être considérée comme un spectacle et qu’une éducation sexuelle permettrait à plus de gens de comprendre qu’il ne s’agit pas de comportements que l’on peut ou doit reproduire dans nos relations intimes. C’est d’ailleurs ce qu’Isabelle Hamon, connue sous le pseudonyme de « The Lesbian Director », réalisatrice de porno gaie depuis maintenant 10 ans, soutient. 

« Je pense que si tout le monde comprenait que la pornographie est de la fiction, on se poserait pas mal moins de questions. » 

Isabelle souligne toutefois qu’il ne faut pas tout mélanger. Une vidéo de porno pourrait avoir l’air super éthique parce que l’histoire qu’elle raconte l’est, alors que dans les faits, les personnes qui la racontent avec leurs corps n’ont pas été rémunérées ou n’ont pas donné leur plein consentement. 

« Comme réalisatrice, je n’ai pas vraiment le pouvoir de changer un scénario du tout au tout. Par contre, là où je peux agir, c’est en m’assurant que tout le monde sur le plateau ait du plaisir à être là », explique-t-elle.

Plus de femmes derrière la caméra et en position de pouvoir, plus de personnes issues de minorités culturelles, une classification moins basée sur des stéréotypes et plus de place au sein de la discussion populaire ne sont que quelques-unes des choses que cette industrie pourrait faire pour devenir encore plus éthique. Mais encore faut-il s’y intéresser. 

« La sexualité, sous toutes ses formes, va toujours faire partie de nous. Aussi bien le faire bien. Je pense qu’en réglementant davantage cette industrie, on permettrait à plus de gens de bien s’y sentir », conclut Sam.

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Rédaction de cet article
  • La plus longue relation qu’a jamais eue Catherine, c’est celle qu’elle entretient avec les mots. En écrivant son premier article il y a dix ans, elle était loin de se douter que l’écriture serait un jour sa source principale de revenu. Détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise en communication marketing de l’Université de Sherbrooke, elle rêve de déconstruire les stéréotypes de genre du milieu publicitaire. Conceptrice-rédactrice de jour, elle prête également sa plume à différents projets, dont le Club Sexu. Loin de prétendre tout savoir, Catherine sait que sa plus grande force réside dans sa sensibilité. À travers celle-ci, elle tend l’oreille aux gens qui l’entourent et tente de dépeindre leur réalité tout en la rendant accessible à un plus grand nombre.

Annotations de cet article
  • Franco-Ontarienne originaire d’Ottawa, Léa Séguin a réalisé ses études en psychologie (Université d’Ottawa) et en Family Relations and Human Development (University of Guelph) avant de compléter un doctorat en sexologie à l’Université du Québec à Montréal. Passionnée de la sexualité, Léa continue de mener des recherches sexologiques, notamment sur l’orgasme et sa simulation, la communication sexuelle et les représentations sociales de la sexualité. Au sein du Club Sexu, Léa porte plusieurs chapeaux dont ceux d’administratrice, de consultante scientifique et de rédactrice.