Un gars dynamique : les « messieurs fâchés » et la violence sur les applications de rencontre

Illustration par Teenadult

Traumavertissement : le texte qui suit contient des propos misogynes et violents qui pourraient choquer.

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« Certaines filles sur internet sont des conasses, avec toutes les propositions qu’elles ont dans le réel, il faut en plus qu’elles aillent sur internet pour dire non à des gars. »

« Si un homme te traite comme une reine, qu’il cuisine, aide à faire le ménage et aime les enfants, évite d’avoir mal à la tête pétasse!! »

« Met toi pas trop chix jvais t’agresser [sic] »

Ces messages ne sont que quelques exemples (et pas les pires) de la violence misogyne qui s’affiche froidement et sans gêne sur les applications de rencontre, que ce soit sur les profils d’utilisateurs ou au sein des conversations qui s’y déroulent. 

Selon une étude du Pew Research Center publiée en 2020, plus de la moitié des femmes de 18 à 34 ans rapportent avoir déjà reçu une image ou un message sexuellement explicite sans leur consentement sur une plateforme de rencontre. Et une femme sur cinq affirme y avoir été menacée de violence physique, soit deux fois plus que chez les hommes du même âge. 

La créatrice de contenu Margot Chénier n’a aucune difficulté à croire ces statistiques : elle a elle-même constaté à quel point la violence, surtout celle des hommes, est répandue sur les applications de rencontre lorsqu’elle s’est inscrite à Tinder il y a quelques années. 

Elle s’est même mise à partager des captures d’écran de certains profils particulièrement dégradants sur son compte Instagram personnel. Immédiatement, une tonne de femmes de son entourage ont réagi en lui confiant leur propre malaise face à cette réalité. 

C’est ainsi qu’est né Un gars dynamique à l’automne 2020 : un compte Instagram où Margot publie le meilleur du pire auquel sont confronté·e·s ses abonné·e·s sur les applications de rencontre. 

On a discuté avec la militante derrière ce compte pour en savoir plus sur sa démarche.  

Mise à jour : Depuis notre entrevue avec Margot, son compte (@un.gars.dynamique) a été supprimé par Instagram pour « avoir publié à plusieurs reprises des contenus enfreignant les Règles de la communauté » (alors que la violence des contenus partagés est justement ce que Margot dénonce). Après réflexion, la militante a décidé de poursuivre sa démarche en ouvrant un nouveau compte (@ungarsdynamique). Les images insérées dans cet article proviennent des archives de son premier compte.

Tu indiques sur @ungarsdynamique qu’il s’agit d’un compte de dénonciation. Que cherches-tu à dénoncer exactement?

Beaucoup de choses (rires). Premièrement, les comportements violents. C’est la chose que je trouve la plus aberrante sur les applications de rencontre : les messages d’insultes que les femmes reçoivent – dans la grande majorité des cas, c’est des femmes qui reçoivent ces messages – quand elles ne répondent pas ou qu’elles refusent de donner leur numéro de téléphone ou leur Snapchat… dans le fond, quand les hommes font face à un rejet. C’est super fréquent que ça vire en insultes, qui sont évidemment non méritées, totalement gratuites. 

Donc je dirais que ce que je cherche à dénoncer, c’est le machisme, la misogynie, mais il y a aussi la grossophobie, le racisme… bref, tous les comportements problématiques des « messieurs fâchés ».

Justement, tu publies uniquement des profils et des messages provenant d’hommes blancs cishets. Pourquoi ce choix?

Je n’ai pas toujours accès aux photos de la personne, mais en effet, j’essaie de publier uniquement des profils d’hommes blancs cis hétéros. C’est sûr que les gens n’écrivent pas toujours leur orientation sexuelle ou leur genre dans leur profil, donc je ne peux pas garantir à 100 %. Mais je fais ce choix-là parce que j’essaie de me concentrer sur des gens qui ne proviennent pas de communautés marginalisées, qui l’ont eu un peu plus facile, mettons… 

Comment sélectionnes-tu les profils ou les extraits de conversation que tu publies?

Ça se fait naturellement. Quand on m’envoie des captures d’écran de messages ou de profils où la violence ou les comportements problématiques sautent aux yeux, j’enregistre automatiquement dans mon téléphone. J’aime aussi publier des profils qui ont une petite twist originale ou qui contiennent une joke poche. Je trouve que ça ajoute un peu de piquant à ma page!

Quand je me rends compte que ça fait plusieurs profils que je publie de suite qui sont super violents, j’essaie d’en publier un plus drôle, plus léger – même si ça reste problématique. 

C’est quoi, pour toi, la masculinité toxique? 

Sur les réseaux sociaux, je dirais que la masculinité toxique est vraiment reliée à l’égo. J’ai l’impression que les hommes qui sont sur les applications de rencontre et pour qui ça ne fonctionne pas tout le temps prennent ça super personnel, et qu’ils jettent le blâme sur les femmes : c’est parce qu’elles sont trop picky, parce qu’elles choisissent juste des bad boys alors qu’eux sont tellement des bons gars… C’est toujours « parce que les femmes ».

Donc, je dirais que la masculinité toxique sur les applications de rencontre, c’est vraiment l’égo des hommes qui se peut plus, qui n’arrive pas à gérer le rejet. Ça sort beaucoup en colère, en agressivité. 

À force de voir autant de manifestations de masculinité toxique, as-tu pensé à des pistes de solution, pour que les hommes cessent d’adopter de tels comportements? 

Honnêtement, je me fais vraiment souvent, souvent, souvent – plusieurs fois par semaine – écrire des messages par des hommes blancs cishet qui me disent : « Ok, je n’avais vraiment pas conscience de tout ça, je n’en avais aucune idée, merci. » C’est probablement la raison pour laquelle je continue à faire ça sans faire une psychose ou une dépression (rires). Ça donne vraiment espoir. 

Je pense que ça aide de dénoncer ces comportements-là. Parce que ce n’est pas tout le monde qui est conscient d’à quel point, au quotidien, une femme craint pour sa sécurité – même en Occident, même dans une communauté où on devrait être relativement safe, même si on a des privilèges en tant que femmes blanches par exemple.

Les gars qui ne vivent pas cette réalité-là, qui considèrent leurs amis et se considèrent eux-mêmes comme de bonnes personnes, ils peuvent penser que ça n’existe pas. Mais ce n’est pas parce que toi, tu n’enverrais pas de messages violents, que ça n’existe pas. Et parfois même, tu ne le sais pas, mais tes amis qui ont donc l’air gentils, ils en envoient, des messages pas cool. Et les messages pas cool, ce n’est pas juste : « J’vais te tuer si tu me donnes pas ton numéro. » Des fois, c’est juste un commentaire sur les seins d’une fille alors que tu ne lui as jamais parlé. 

Donc je pense que dénoncer, c’est l’une des meilleures choses qu’on peut faire en ce moment, parce que ça sensibilise les gens à cette réalité-là. 

Après ça, je pense qu’il y a un mouvement qui doit venir des hommes. On ne peut pas régler la masculinité toxique à leur place. Mais je pense quand même qu’avec les vagues de dénonciations, on est dans la bonne direction.

Je dois t’avouer que je m’abonne et me désabonne parfois de ton compte parce qu’il m’arrive de me sentir épuisée face à la lecture de propos aussi violents. J’imagine que toi aussi, tu dois ressentir cette fatigue parfois? Qu’est-ce que tu fais quand ça t’arrive?

Oui. Je prends des pauses. Des fois, j’enlève Instagram de mon téléphone pendant un petit moment. 

Au début, je me rappelle que des fois, je braillais devant mon téléphone parce que je trouvais ça trop lourd, j’étais plus capable. Mais à un moment donné, on dirait que j’ai vraiment pleinement pris conscience de la violence qui existe, mais que je me suis aussi mis dans la tête que ça pouvait changer. Ça m’affecte moins depuis ce temps-là. 

J’ai aussi la chance d’être entourée de 3-4 hommes cis qui sont des alliés, donc ça me donne un petit peu espoir de côtoyer ces gens-là. Et les messages que je reçois aussi! Tous les jours, il y a des gens qui me remercient pour ce que je fais. 

Sur ton compte, tu publies des profils et des messages qui te sont partagés par tes abonné·e·s, mais tu précises que ton compte ne fait pas de kink shaming, donc que tu n’acceptes pas les soumissions qui se moquent d’un kink. Par contre, si une personne impose son kink dans son profil ou dans un message, c’est différent. Qu’est-ce que tu veux dire?

Je recevais beaucoup de soumissions de profils avec des bio comme : « J’aimerais ça qu’on m’attache et qu’on me fasse telle affaire. » Mais indiquer son kink de façon respectueuse dans sa bio sur une application, ce n’est pas problématique en soi. Ce qui est problématique, c’est quand ça ressemble plus à : « Je vais t’attacher comme une petite chienne, ta bouche n’aura pas de répit, etc. » (un exemple réel). 

Avoir des fantasmes, c’est ben correct, mais on ne peut pas les imposer aux gens comme ça. Avant de dire ça à quelqu’un, dans un message par exemple, c’est important d’avoir son consentement.

Tu refuses aussi les soumissions qui se moquent du niveau de français des gens. Pourquoi? 

C’est une question de capacitisme : quand tu ris de la façon d’écrire de quelqu’un, tu ne sais pas quelle éducation il a eue, s’il a des troubles d’apprentissage ou de concentration, s’il est dyslexique, si c’est sa langue maternelle ou non…  De toute façon, il y a tellement de choses plus fâchantes qu’un homophone mal écrit dans les bios problématiques que je partage!

Comment les apps de rencontre pourraient-elles être plus sécuritaires pour les femmes selon toi? Quel genre de mesures pourraient être mises en place pour limiter les violences?

Ça pourrait clairement être amélioré. Récemment, j’ai remarqué sur Tinder que si certains mots sont envoyés dans une conversation, une petite bulle apparaît et te propose de signaler le message s’il est violent. Mais je pense qu’on pourrait faire beaucoup plus.

Après tout, sur Instagram, je me fais constamment supprimer des publications parce que l’application détecte que c’est [du contenu] violent. Alors pourquoi ces profils-là sont encore sur Tinder? Si le système d’Instagram peut détecter un message violent, il n’y a pas de raison pour que celui des applications de rencontre ne puisse pas le faire.

Qu’est-ce que tu conseillerais à quelqu’un·e qui veut être sur les applications de rencontre, mais qui a peur de vivre de la violence?

Je dirais qu’il y a des applications qui sont plus safe que d’autres. Personnellement, je trouve que OkCupid est pas mal, parce que tu peux entrer beaucoup d’informations sur tes valeurs. Donc, si tu indiques que tu es quelqu’un qui s’intéresse aux luttes sociales, qui est féministe, et qui trouve que le respect des femmes est important, l’application ne va pas te montrer le profil de quelqu’un qui a dit qu’il ne trouve pas ça important. 

Sinon, le seul conseil que j’aurais à donner, c’est de ne pas hésiter à dénoncer quand tu vis des violences. Tu peux signaler le compte, tu peux prendre un screenshot et me l’envoyer, tu peux en parler autour de toi. Il ne faut pas rester toute seule là-dedans. 

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Si vous avez envie de partager des expériences que vous avez vécues sur les applications de rencontre, vous pouvez aussi vous confier sur notre Confessionnal.

  • Anderson, M., Vogels, E. et Turner, E. (2020). The Virtues and Downsides of Online Dating. Pew Research Center. https://www.pewresearch.org/internet/2020/02/06/the-virtues-and-downsides-of-online-dating/

    Díaz del Castillo, P. (2019). Qu’est-ce que le capacitisme? Quelques réflexions… Association québécoise interuniversitaire des conseillers aux étudiants en situation de handicap. https://www.aqicesh.ca/actualites/quest-ce-que-le-capacitisme-quelques-reflexions/

    Linder, C. et Johnson, C.R. (2015). Exploring the Complexities of Men as Allies in Feminist Movements. Journal of Critical Thought and Praxis, 4(1). https://doi.org/10.31274/jctp-180810-37

    Scott, H. (2003). Stranger Danger: Explaining Women’s Fear of Crime. Western Criminology Review, 4(3), 203-214.

    Vivid, J., Lev, E.M. et Sprott, R.A. (2020). The Structure of Kink Identity: Four Key Themes Within a World of Complexity. Journal of Positive Sexuality, 6(2).

    Wirtz, A.L., Perrin, N.A., Desgroppes, A., Phipps, V., Abdi, A.A., Ross, B., Kaburu, F., Kajue, I., Kutto, E., Taniguchi, E. et Glass, N. (2015). Lifetime prevalence, correlates and health consequences of gender-based violence victimisation and perpetration among men and women in Somalia. British Medical Journal, 3(4). http://dx.doi.org/10.1136/bmjgh-2018-000773

Rédaction de cet article
  • Journaliste et réviseure linguistique de profession (La Tribune, Le Journal de Montréal, URBANIA), Catherine est une geek du français qui sait repérer un verbe mal accordé ou une erreur de syntaxe à des kilomètres à la ronde (mais des anglicismes comme « geek », ça passe de temps en temps). L’anacoluthe est sa faute préférée. Détentrice d’un baccalauréat en communication, rédaction et multimédia, elle s’intéresse à la sexologie depuis qu’elle a réalisé qu’elle passait son temps à écouter des podcasts sexu et à lire des livres sur le féminisme. Pour elle, la sexualité est un univers parallèle magique aux possibilités infinies.

Annotations de cet article
  • Si Mia écrivait des romans de science-fiction dans son enfance, ce n'était que le prélude au parcours transformateur des mots qu'elle poursuit jusqu'à l'université, où le certificat en études critiques des sexualités s'est muté au baccalauréat en sexologie. Que ce soit par la recherche ou à travers ses relations interpersonnelles, Mia délaisse le jugement pour la compréhension de la diversité des réalités vécues par les autres. C'est dans une visée positive et intersectionnelle qu'elle veut travailler à déconstruire les normes sexuelles, à promouvoir l'agentivité sexuelle ainsi qu'une éducation à la sexualité inclusive. Artiste peintre à ses heures, elle oeuvre aussi à juxtaposer cette agentivité dans ses représentations des corps sur ses toiles.