Je suis passé à la télé flambant nu

Illustration par Cheveu blanc

C’était un vendredi soir ben tranquille. Vous savez, le genre de soirée qui vous permet de reconnecter avec vous-même, en vous posant de grandes questions genre : qui suis-je? Que sais-je? Où vais-je?

En d’autres mots, je m’emmerdais royalement.

J’étais effouéré sur le sofa de mon salon et je regardais la pluie à travers la porte-patio qui donne sur ma cour arrière. Le bruit des gouttes qui éclataient sur mon escalier en colimaçon avait quelque chose de reposant. 

Bon, on s’entend, c’était pas l’OSM, mais semble-t-il que ça me divertissait suffisamment pour oublier la maudite barre que j’avais dans le dos. (Si vous possédez un sofa en « L », vous savez de quelle barre je parle.)

Je me suis mis à réfléchir à ce que je pourrais faire de ma soirée, pour finalement décider de regarder Felicity… pour la septième fois. La série avait créé pas mal de buzz à sa sortie en 1998 et a été mise sur Crave plus récemment.

C’est l’histoire d’une fille (Felicity) qui décide d’étudier à New York pour suivre un gars qu’elle connaît à peine (Ben). Elle se retrouve alors dans un triangle amoureux entre Ben (le bad boy torturé) et Noel (le nerd attachant).

Bref, le rêve.

À la grande surprise de mon chien, Brutus, qui végétait à mes côtés, je me suis levé d’un coup sec pour me préparer quelque chose à manger avant d’embarquer dans ma série préférée. Mon niveau d’excitation était comparable à celui de Brutus lorsque je lui sers ses mêmes croquettes trois fois par jour.

J’ai ensuite déposé ma collation format familial sur la table à café, connecté Crave à ma télé et allumé mes petites lumières blanches de Noël dans mon salon, question de créer de l’ambiance. C’était le mois d’octobre, mais tout le monde sait que si les lumières sont blanches, tu as le droit de les garder à longueur d’année.

Au moment où je me suis installé confortablement sous la jetée (j’aurais pu dire « couverte », mais je trouvais ça moins fancy), j’ai reçu un appel de ma meilleure amie Myriam.

Les chances qu’elle m’appelle au mauvais moment étaient quand même assez élevées compte tenu du fait qu’elle me téléphonait au moins quatre fois par jour pour me dire : « J’veux un chuuuuummmm! » Ben oui Myriam, moi aussi, j’en veux un, mais je fais pas surchauffer les lignes de Bell pour autant!

― Charles, ça te dérangerait-tu si j’allais chez toi un peu plus tard? On pourrait se spooner pis jaser de tout et de rien.

― OK, vers quelle heure tu viendrais?

Je sais pas. Plus tard. Je vais te texter avant de partir.

Ça me donnait au moins deux heures pour regarder quelques épisodes.

Je venais tout juste d’appuyer sur « Play » quand j’ai entendu la notification très distinctive de Grindr.

TRRRRRUTTT. (Ça, c’est moi qui essaie d’imiter la notification de Grindr sans trop de succès.) 

C’était le gars avec qui je chattais depuis maintenant une semaine.

Ben. 

Oui, comme dans Felicity.

  • Bonsoir Charles, comment vas-tu? Qu’est-ce que tu fais de bon en ce vendredi pluvieux?

Tu sais que tu as trouvé un gars spécial sur Grindr quand il commence une conversation par « Bonsoir », utilise des signes de ponctuation et finit ses phrases par des expressions comme « en ce vendredi pluvieux ». J’avais parfois l’impression de parler à Jean-Paul Sartre, mais bizarrement, ça m’allumait.

  • Salut Ben! J’en profite pour lire un livre. Et toi?

Ben étudiait à temps partiel en sociologie politique. Je pouvais quand même pas lui dire : je regarde une série poche des années 90 pour la septième fois. Je devais upgrader ma game un peu. 

  • Ah oui, lequel?

J’ai failli répondre Madame Bovary, mais je me suis ravisé en me disant que je devais pas trop pousser non plus. 

  • La vie devant soi, de Romain Gary.

C’était un livre que j’avais lu quand j’étais encore ado, mais je trouvais que ça me donnait un air à la fois intellectuel et crédible. 

On a jasé comme ça pendant une vingtaine de minutes. Il m’a parlé de son stress en prévision de son déménagement, de ses insécurités… et de sa passion pour la poterie. Il suivait des cours dans Rosemont. 

  • Si ça te tente, je pourrais regarder s’il reste des places pour l’atelier de mardi prochain.

Je n’avais pas encore rencontré Ben. On échangeait pas mal de messages sur Grindr, mais aucun de nous deux n’avait fait de move.

Mais là, il venait de me proposer de faire de la poterie avec lui.

De la poterie!

Je CA-PO-TAIS. Je nous imaginais déjà nus, avec lui derrière moi, en train de m’enseigner la poterie sur une plaque tournante avec ses grandes mains recouvertes d’argile. Je sais… Je suis quétaine en criss.

  • J’aimerais vraiment ça, essayer la poterie… Et te rencontrer. 🙂

En écrivant ces mots, j’ai senti mon cœur s’emporter et se mettre à danser un mélange de claquettes et de bachata. 

La patate inanimée que j’incarnais il y a même pas une heure était chose du passé. Je m’étais transformé en patate boostée à 200 volts, comme celle à qui on donnait une décharge électrique dans nos cours de science au secondaire. 

Maintenant qu’on avait fixé notre date, l’ambiance était plus détendue. On s’est mis à déconner et à se taquiner. La conversation coulait à flots et les bulles jaunes et bleues se comptaient maintenant par centaines. 

J’ai regardé l’heure. 22 h 07. J’avais complètement perdu la notion du temps. Ça faisait déjà presque deux heures qu’on discutait. 

Felicity pouvait bien patienter. J’avais moi aussi un Ben en tête. Quant à Myriam, elle ne m’avait toujours pas texté, alors j’en ai déduit qu’elle ne viendrait pas.

Au fil de la discussion, Ben et moi, on a basculé en mode flirt total. Jean-Paul Sartre s’est métamorphosé en Ryan Gosling. Fuck les « bonsoir » et les virgules. On avait plus le temps pour ça. 

  • Charles, accepterais-tu de m’envoyer quelques photos sexy? Sens-toi à l’aise de dire non.

  • OK, mais toi d’abord. 😛

Il m’a alors envoyé trois photos. Une de lui assis à son bureau au travail (tout habillé, je précise), une autre où on pouvait voir son visage de près et ses épaules dénudées, et une troisième complètement nu.

Je savais déjà qu’il était beau par sa photo de profil, mais je ne savais pas que j’avais affaire à un mannequin de calibre international.

J’aurais pu dessiner ses épaules à la règle tellement elles étaient découpées.

Ses yeux bleus avaient une profondeur de fou. C’est comme si je pouvais y voir toutes les couches de sa personnalité : cérébral, vulnérable, tourmenté, joueur, rebelle.

Je savais à ce moment-là que j’étais dans de beaux draps. Ou du moins, j’aurais aimé l’être.

  • À ton tour. 😛

Merde, c’est vrai. J’avais oublié que mes photos « sexy » se trouvaient sur mon ancien cellulaire qui a rendu l’âme. 

  • Je vais en prendre live spécialement pour toi et je te reviens dans quelques minutes. Promis!

En me levant, Brutus m’a regardé de côté sans bouger sa tête, comme s’il me jugeait. Il a toujours eu tendance à être dans le jugement. 

Je me suis dirigé vers la salle de bain. Je ne pouvais pas prendre de photos à poil dans mon salon, parce que l’immeuble de l’autre côté de la ruelle pouvait très bien voir ce qu’il se passait chez moi, surtout le soir avec les lumières allumées.

Au début, je pensais seulement prendre quelques photos rapides, mais je me suis un peu laissé emporter. Moi qui étais auparavant anti-application et anti-nudes, voilà que je me lançais dans un véritable photoshoot pour plaire à un bel inconnu.

Je ne sais pas combien de photos j’ai prises. Honnêtement, j’ai perdu le compte. Je possédais une banque de photos digne de Shutterstock!

D’en haut, d’en bas (?), en mode selfie devant le miroir, comiques, sérieuses, sensuelles, de proche, de loin, à moitié nu, complètement nu. Name it. 

  • Charles? T’es toujours là?

Ben commençait à s’impatienter. Il était temps que je remballe le tout. Littéralement. 

J’ai déposé le cellulaire sur le comptoir de la salle de bain et j’ai programmé une dernière séance photo en rafale. Mon cellulaire prenait une photo par seconde durant deux minutes alors que je strikais des poses qui rendraient Madonna jalouse.

Je trouvais qu’il manquait un petit quelque chose, alors j’ai mis du lubrifiant sur mon chest pour créer un effet « mouillé » et j’ai sorti l’escabeau pour pouvoir jouer avec la hauteur. 

Une fois les deux minutes écoulées, j’ai regardé les photos. Je ne me reconnaissais pas. Mais qui était cette personne?!

Toc, toc, toc.

Je suis resté immobile. J’avais cru entendre un bruit, mais je n’étais pas certain.

TOC. TOC. TOC.

Je n’avais pas halluciné. Une personne était bel et bien en train de cogner à ma porte.

J’ai renfilé mes pantalons et je suis retourné dans le salon pour apercevoir mon amie Myriam avec sa face collée dans la fenêtre de ma porte-patio.

Elle avait cette mauvaise habitude de passer par la cour arrière au lieu de par la porte avant comme tout le monde.

En me rapprochant pour lui ouvrir la porte, j’ai aperçu son méga sourire.

Myriam est le genre de fille qui a toujours un sourire dans la face, mais là, ça frôlait le rire. Je me suis dit qu’elle avait peut-être une bonne nouvelle à m’annoncer.

― Salut Myriam! Je ne savais pas que tu venais. Tu ne m’as pas texté. Ça va?

OK là, y’avait clairement quelque chose. J’avais l’impression de regarder une pub Crest.

― Ça va très bien! Et toi? Qu’est-ce que tu faisais de bon?

Elle a rapidement jeté un œil à la télé avec un air moqueur.

J’ai alors regardé ma télévision… Et qu’est-ce que j’ai vu?

Felicity?

Non.

C’était ma salle de bain.

Ma salle de bain apparaissait à la TV.

Ma TV HD de 55 pouces.

Celle avec laquelle j’avais partagé mon écran de cellulaire pour regarder Felicity.

Celle qui était directement en face de la porte-patio où m’attendait Myriam depuis je ne sais pas combien de temps.

Fuck

Fuck, fuck, fuck.

Myriam avait eu droit à un show privé. Elle a vu mon corps sous TOUS ses angles – y compris des recoins dont je ne connaissais même pas l’existence.  

C’est là que j’ai compris que ma relation avec Myriam venait de passer à un tout autre niveau.

Je n’étais plus juste son ami.

J’étais devenu la porn star du vendredi soir.

La célébrité télévisuelle grimpée sur son échelle avec le chest lubrifié.

Et je savais que j’allais en entendre parler pendant longtemps. Très longtemps.

Je devais trouver quelque chose à dire. N’importe quoi. 

― Euhhh…  J’étais juste en train de… 

TRRRRRUTTT. 

Myriam et moi, on s’est tourné.e.s en même temps vers la télé. 

« Vous avez 3 messages sur Grindr. »

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Rédaction de cet article
Annotations de cet article
  • Maxim Gaudette est étudiant au doctorat en santé publique à l’Université de Montréal et membre du laboratoire de recherche communautaire et collaborative Qollab. En tant que chercheur queer inspiré par le militantisme, il s’intéresse aux pratiques sexuelles dites marginales et stigmatisées au sein même des communautés LGBTQI2S+, notamment le travail du sexe et la consommation sexualisée (chemsex). Sa thèse de doctorat porte sur le consentement sexuel dans des contextes de chemsex. Maxim voudrait que les connaissances scientifiques soient plus accessibles et mieux adéquatement communiquées aux communautés concernées, c’est pourquoi la vulgarisation des résultats de recherche lui parait essentielle. Il s’engage à transférer ces connaissances par des méthodes originales et artistiques, comme le blogue, le podcast, la photographie (photovoix) et l’infographie sur les réseaux sociaux.