Euphorie de genre : célébrer la joie d’être trans

Illustration par Aless MC

Au sein de la communauté trans, le terme « dysphorie de genre » est bien connu. Apparue pour la première fois en 1980 dans le DSM (ce grand manuel qui classifie les troubles mentaux), cette expression médicale fait référence à la détresse ressentie par certaines personnes par rapport au genre qui leur a été assigné à la naissance.

Mais depuis quelques années, un nouveau terme gagne tranquillement en popularité dans le vocabulaire trans : l’euphorie de genre. Et pourtant, si vous tapez ces mots dans votre moteur de recherche, vous constaterez que la littérature à ce sujet se fait plutôt rare.

Pour en savoir plus, on en a discuté avec Henri-June Pilote, homme trans, conférencier et animateur du podcast C’est quoi mon genre? ainsi qu’avec Morag Bosom, chercheuse et doctorante en sexologie et membre de l’équipe de recherche du Club Sexu.

D’abord, c’est quoi, l’euphorie de genre?

Henri-June Pilote : C’est un mot qui a été créé comme un penchant positif de la dysphorie, pour montrer que l’identité trans, ce n’est pas juste synonyme de négativité.

L’euphorie de genre, c’est tout simplement quand on se sent bien dans son corps par rapport à son genre.

C’est un sentiment qui peut être suscité par plein de choses qui nous rendent confortables, euphoriques par rapport à notre genre. 

Morag Bosom : En gros, c’est de ressentir un bien-être, un sentiment de cohésion avec son genre. Souvent, quand on parle de transition, on parle beaucoup de dysphorie, donc du fait de souffrir de ne pas être perçu.e comme appartenant à notre genre. Mais l’euphorie de genre, ça met de l’avant que la transition, ça a aussi ses aspects de bien-être et de confort avec son genre.

Est-ce que seules les personnes trans peuvent ressentir de l’euphorie de genre?

HJP : Non, mais c’est un terme qui a quand même été créé pour démédicaliser les expériences des personnes trans. Donc, tout le monde peut vivre de l’euphorie de genre, mais je trouve que c’est surtout important d’utiliser ce terme-là par rapport aux personnes trans parce que c’est une identité qui a été vue comme négative, comme lourde, pendant tellement longtemps. Je pense qu’on est un peu dans un nouveau mouvement où on essaie d’accoler le bonheur au fait d’être trans.

MB : C’est peut-être un sentiment que les personnes trans ont aussi plus tendance à identifier, parce que les personnes cis , on tient plus notre genre pour acquis, donc on a peut-être moins tendance à se questionner et à se demander ce qui nous fait sentir bien dans notre corps par rapport à notre genre.

Quand tu sors d’une situation où ton expérience de genre ne correspond pas nécessairement aux barèmes de la société, le fait de vivre une euphorie dans ton genre, ça peut prendre un sens plus puissant.

Mais je pense que tout le monde peut vivre des événements qui le font sentir en accord avec son genre, parce que l’expérience humaine demeure quand même très genrée.

Et est-ce que toutes les personnes trans ressentent nécessairement de la dysphorie ou de l’euphorie de genre? 

HJP : Non. Ce qui est compliqué, c’est que comme nos identités sont tellement médicalisées, on est obligés de rentrer dans un cadre pour avoir accès à des services et à des soins. Et le terme qui est utilisé dans le domaine médical, c’est « dysphorie de genre ». Mais l’expérience trans est tellement variable : chaque personne trans peut vivre une dysphorie ou une euphorie de genre différentes, ou ne pas en vivre du tout, ça dépend. 

Pourquoi est-ce que c’est important de parler d’euphorie et pas juste de dysphorie?

HJP : Pour célébrer la joie d’être trans. Moi, quand j’ai grandi par exemple, je sais qu’un truc qui a fait que ça m’a pris beaucoup de temps avant de faire mon coming out, c’est que lorsqu’on parlait des personnes trans, homosexuelles ou queer en général, c’était toujours négatif. C’était un choix, un mode de vie triste qui était associé aux bars, à la crise du VIH, à perdre sa famille… Toutes des choses très lourdes. Je pense que, ne serait-ce que dans les cinq dernières années, on commence tranquillement à voir une image plus positive de l’expérience trans, ce qui fait que les gens peuvent faire leur coming out plus tôt et en se sentant plus en confiance.

MB : Je pense que c’est important de parler d’euphorie parce que vu que le parcours trans est très médicalisé, on en parle souvent en termes « d’apaiser une souffrance », et on assume que toutes ces personnes souffrent, alors que, sans vouloir nier que cette souffrance existe, on oublie que la transition peut aussi être une expérience positive pour elles.

Ça permet aussi, sur le plan de l’accompagnement, d’aller chercher d’un côté les façons dont on peut coper avec la dysphorie, mais de l’autre, d’identifier les expériences qui suscitent de l’euphorie de genre et de déterminer comment on peut mettre l’accent là-dessus pour que la personne se sente mieux dans sa transition et dans sa vie en général.

Toi Henri-June, qu’est-ce qui te fait ressentir de l’euphorie de genre en général?

HJP : C’est certain que d’avoir eu accès aux hormones et à la double mastectomie, ça m’a donné beaucoup d’euphorie de genre. Mais je pense que c’est un feeling qui peut se trouver autant dans de grandes choses comme ça, que dans de petites choses comme un chandail qui me fait sentir beau ou des gens qui utilisent certains termes qui me font sentir bien dans mon genre. Ça m’arrive souvent juste quand je touche mon chest, ça fait comme : « Oh wow! » Ou quand je croise un homme dans la rue et que je trouve que je lui ressemble.

Quels attitudes ou comportements de la part des allié.e.s peuvent contribuer au sentiment d’euphorie de genre?

HJP : Quand on rencontre une personne trans, je pense que ça passe par le respect de l’identité de la personne, en lui demandant ses pronoms et tout ça. Mais si c’est une personne avec qui tu développes une amitié ou une relation de plus longue date, ça peut être d’utiliser certains mots ou de donner certains compliments que tu sais qui peuvent lui donner de l’euphorie de genre. Ça dépend de la relation que tu as avec la personne. Mais je pense qu’il ne faut pas hésiter à demander aux personnes quels sont les termes qu’elles veulent qu’on utilise pour parler d’elles, surtout en français, vu que c’est une langue tellement binaire.

MB : L’important, c’est d’agir pour faire sentir à la personne qu’on l’écoute, qu’on la reconnaît dans son genre, que son genre est valide.

Si on est avec un.e partenaire intime, ça passe par demander à la personne ce qui la fait sentir bien avec son genre, respecter ses limites et s’assurer que quand on a une relation intime avec elle, on la sexualise comme elle le souhaite. Ça peut paraître simple, mais parfois les gens ne réalisent pas que quand on souhaite toucher des parties du corps que la norme sociale associe aux genres binaires (féminin et masculin), comme la poitrine ou les organes génitaux, c’est important de demander à la personne comment elle aime être stimulée pour s’assurer que l’action respecte ses limites… comme on devrait le faire avec tout le monde, en fait! 

Bref, c’est tout simplement d’aider la personne à se sentir reconnue dans son genre.

Comment les jouets sexuels peuvent-ils aider les personnes trans à ressentir de l’euphorie de genre ou à réduire la dysphorie de genre?

MB : Encore une fois, ça dépend de chacun.e, parce que chaque personne va avoir une relation différente avec ses organes génitaux. Mais souvent, pour apaiser la dysphorie, les personnes qui font une transition vont avoir tendance à vouloir s’éloigner de leurs organes génitaux très genrés, donc les jouets sexuels peuvent les aider à se réapproprier leur corps et à trouver un terrain d’entente entre l’euphorie de genre et le plaisir que peuvent quand même leur faire ressentir leurs organes génitaux. 

HJP : Effectivement, les personnes trans qui ressentent de la dysphorie de genre vont souvent être inconfortables avec certaines parties de leurs corps. Donc, de se distancier de ces parties-là avec les jouets, ça peut aider.

Par exemple, moi, un des premiers jouets qui m’a fait réaliser ça, c’était le Magic Wand. Quand tu utilises un wand qui vibre, ça fait que tu n’as pas nécessairement un contact direct avec tes organes génitaux, mais que tu ressens du plaisir quand même. Et tu peux venir stroker le vibrateur comme un pénis. Ça, ç’a été vraiment une révélation pour moi!

Il existe même un vibrateur super cher qui imite un pénis, avec une sleeve par-dessus et un réservoir qui te permet « d’éjaculer ».

Pour les personnes trans masculines, les harnais, les strap-on et les prothèses peuvent être super aussi. 

MB : Il y a certains jouets qui sont faits pour être utilisés quand le clitoris va être élargi par la testostérone chez les hommes trans. Ce type de jouet va stimuler le clitoris avec une succion, ce qui permet d’avoir un geste manuel qui ressemble plus à la façon dont on caresserait un pénis. Ça permet de stimuler le clitoris tout en gardant une certaine distance avec lui et en donnant l’impression de plutôt stimuler un pénis. Il y a notamment le FTM Stroker, disponible sur la boutique de Afterglo

HJP : Du côté des femmes trans, ça peut être encore plus compliqué d’avoir une distance avec les organes génitaux, parce que la sexualité est tellement centrée autour du pénis, malheureusement. Mais j’ai vu certaines femmes trans qui vont aussi utiliser des strap-on par exemple, parce que ça permet de quand même faire une pénétration, mais ça feel plus comme une activité lesbienne et ça met une distance entre elles et leurs organes génitaux.

MB : Pour les femmes trans qui ont subi une opération, parfois, la lubrification n’est pas géniale, alors ce n’est pas un jouet, mais juste du lubrifiant, ça peut être quelque chose qui permet d’avoir plus de plaisir et de sentir plus confortable avec sa nouvelle transition.

J’imagine que ces jouets plus spécialisés ne sont pas aussi accessibles que d’autres types de jouets, par exemple dans les boutiques érotiques?

MB : En effet, malheureusement, c’est encore très niché. Je trouve que ce serait vraiment important qu’il y en ait plus dans les sexshops, ou du moins, qu’il y ait des sections destinées à ça , parce que le fait qu’il y ait des sections ou des jouets disponibles, ça permet aux personnes trans de savoir qu’il y a quelqu’un qui peut répondre à leurs questions.

Souvent, on a tendance à penser que les personnes trans connaissent tout ça, mais pas nécessairement : ce n’est pas parce qu’une personne est trans qu’elle est spécialisée en sexualité trans! Donc oui, ça serait super que les employé.e.s des sexshops soient formé.e.s pour répondre aux questions des personnes trans et pour leur conseiller des jouets spécialisés.

Rédaction de cet article
  • Journaliste et réviseure linguistique de profession (La Tribune, Le Journal de Montréal, URBANIA), Catherine est une geek du français qui sait repérer un verbe mal accordé ou une erreur de syntaxe à des kilomètres à la ronde (mais des anglicismes comme « geek », ça passe de temps en temps). L’anacoluthe est sa faute préférée. Détentrice d’un baccalauréat en communication, rédaction et multimédia, elle s’intéresse à la sexologie depuis qu’elle a réalisé qu’elle passait son temps à écouter des podcasts sexu et à lire des livres sur le féminisme. Pour elle, la sexualité est un univers parallèle magique aux possibilités infinies.