Un drame de cowboys

Illustration par Romain Lasser

Un peu comme tous les ados, j’ai inauguré mon entrée sur le marché du travail en faisant du gardiennage. Le mot s’était passé dans le voisinage que j’avais le tour avec les enfants « différents », et je m’étais ramassé à garder la sœur épileptique d’un ami de mon frère. La job consistait principalement à chiller avec elle et à tasser les meubles du salon quand elle faisait une crise pour m’assurer qu’elle ne se cogne pas la tête et n’avale pas sa langue. La plupart du temps, elle ne faisait pas de crise et on faisait juste écouter du Usher pis du Black Eyed Peas en faisant des chorés sur sa trampoline. 

Puis, comme tous les ados faisant du gardiennage, je devais ensuite me farcir l’obligatoire conversation malaisante avec le père me ramenant chez moi.

Un soir, de retour de la sortie cinoche avec son épouse, le père de la jeune fille me propose d’aller me reconduire à la maison. Pour faire du small talk dans le char, je lui demande comment était le film qu’ils ont vu au cinéma. Je me rappelle exactement de ses mots. Il se racle la gorge et pousse un genre de soupir mi-agacé, mi-indicateur de son mauvais taux de cholestérol: 

  • Déjà que j’trippe pas su’é histoires d’amour, ça me rejoint encore moins quand c’est pas entre un gars pis une fille… Quand c’est entre deux… deux… tsé… deux…

Les mots lui restent pris en travers de la gorge. Il finit par me faire le p’tit signe du poignet cassé pour que je comprenne: deux gais. Je n’en demande pas plus, je suis pris d’une chaleur au ventre. Je comprends que le film en question présente une romance entre hommes. Un peu sonné, mon hamster roulant à mille à l’heure dans ma tête, mon cœur battant la chamade, je réponds: 

  • Ouais, vraiment.

Bien content qu’on soit d’accord sur ce point, le père n’en dit pas plus, hoche la tête et lève le son de la toune de Bee Gees passant à la radio. On arrive rapidement chez moi, thank God. Je lui arrache son 20 piastres des mains (merciiii bonsoiiiirrrr!) avant de courir vers l’ordinateur familial aussi vite qu’une gazelle poursuivie par un gros ménou dans la savane. 

*

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’à ce moment-là de ma vie, à peine plus vieux que treize ans, je savais déjà très bien que j’étais gai et j’étais déjà à l’affut des représentations culturelles de l’homosexualité et de l’homoérotisme. Je savourais chaque parcelle de ces représentations masculines comme une précieuse nourriture. Le personnage gai de Six Feet Under joué par Michael C. Hall, les fesses dorées de Brad Pitt dans Troie, John le jardinier cochon dans Desperate Housewives sont autant de mâles ayant passé sous ma lorgnette de jeune tarlouze encore dans le placard et lubrique jusqu’à la moelle. (Fuck le placard en passant. J’y reviendrai à manné.) 

Bref, le père de la jeune fille venait de me confirmer que dans le désert culturel des Cantons-de-l’Est, il y avait une nouvelle lueur gaie à aller débusquer.

De retour à l’ordinateur familial, dans la barre de recherche, j’accède aux horaires des films à l’affiche du cinéma Élysée de Granby. Je procède alors par élimination selon ce que chaque synopsis disponible me dit sur le film. La mariée cadavérique: non. Quatre filles et un jeans: non. Mémoires d’une Geisha: non. Brokeback Mountain Attends ménutes… Attends. Ménutes. Toé. Chose. Bing-fucking-go!!! 

J’enregistre alors le nom du film au plus profond de mon cerveau. Le poster des deux hommes avec leur coat de jeans et leur chapeau de cowboys est imprimé dans ma rétine comme un pli d’oreiller dans un front.

Il ne me reste plus qu’à être ben patient et à attendre que le christie de film soit disponible en DVD. 

Et donc les mois passent et je continue d’être gai, et je continue de babysitter ma chum épileptique, et je continue d’attendre que mes beaux cowboys affichent leur bouille de mâles sur le rack à nouveautés du Vidéo des Sommets de Bromont. Je me demande même si je ne vais pas devoir traverser les portes western de la section « Adulte » pour les retrouver le moment venu. Le temps fait donc ce qu’il fait de mieux: il s’écoule. 

*

Puis, un vendredi, lors de mon traditionnel passage au club vidéo, je les vois enfin! Hallelujah! Mes chéris sont là! Je peux caresser la pochette du DVD avec mes doigts, la frotter contre ma joue (même si ma mère dit que c’est sale), ouvrir le boîtier pour vérifier que le DVD s’y trouve. Et il s’y trouve.

 La règle de location de DVD de la famille Roy est la suivante: on doit choisir un film pour ma mère (c’est-à-dire n’importe quelle cochonnerie avec Richard Gere), un film pour moi, pis un film que tout le monde va aimer. J’ai donc le droit de sélectionner Brokeback Mountain. Ma mère hésite un peu en voyant le collant «13 ans et +» de la régie, mais la pochette est tellement inoffensive qu’elle finit par accepter. Yee-haw

Le dimanche matin suivant, mes parents ont un brunch chez un couple d’amis et mes frères sont tapis dans le sous-sol à jouer à World of Warcraft. J’ai donc la télé du salon à moi tout seul et je peux m’installer confortablement devant mon bijou de film. Enfin mes cocos, c’est l’heure de se rencontrer. Howdie!

Les grandes montagnes escarpées du Wyoming, les belles fesses de Heath Ledger moulées dans ses jeans, le regard de brebis de Jake Gyllenhaal m’enchantent au plus au point. Je serre la télécommande dans mes petites mains moites de stress, prêt à faire «pause» si mes frères décident de monter du sous-sol pour se servir un verre de lait ou un ficello. Tous mes sens sont arqués comme un élastique autour d’une pastèque. Je suis un fif aux aguets. 

Et alors arrive ce qui devait arriver. La fameuse scène de sodomie dans la tente débute. Jake Gyllenhaal est frigorifié, le colon probablement bloaté de beans en conserve, un peu cogné par le mauvais whisky, et il rejoint Heath Ledger dans la tente chancelante.

S’ensuit une étreinte mâle, presque de la lutte, Heath Ledger se crache nonchalamment dans la paume et… TABARNAK, mes parents reviennent de leur brunch. 

L’affaire c’est que, voyez vous, chez mes parents, la télé est directement devant la porte d’entrée. Cela fait en sorte que quiconque entre dans la chaumière des Roy a automatiquement le regard attiré vers la boîte à images. 

Et donc, mes parents rentrent. Et donc Heath est après piner Jake. Et donc c’est le pire moment de toute mon existence, please help me God, s’il vous plaît seigneur Jésus bien installé sur vos cumulus, faites en sorte que tout se passe bien

Mon père enlève ses bottes, ses lunettes de vue sont encore pleine de la buée du dehors, mais pas assez pour l’empêcher de voir l’écran. Il devine l’ébat homoérotique qui se déroule dans le rectangle lumineux. Il fronce les sourcils et s’exclame: 

  • C’est quoi ce film-là?

Et moi, après me liquéfier dans le vieux sofa, la télécommande serrée tellement fort dans mes mains que j’ai les boutons PAUSE et MENU imprimés dans paume, de lui dire: 

  • Hem, ben, c’est un drame de cowboys…

Je mets le film sur pause et dis à mon père que les deux hommes à l’écran sont en train de se battre: une prise de bec autour d’une job mal faite, un règlement de compte, un franc brasse-camarade. J’ajoute qu’ils ne vont pas tarder à en venir aux poings. 

Non papa, y’a pas une once d’amour là dedans. Ça l’a rassuré. 

Les choses étaient en ordre.  Les hommes se battaient. Les jeunes garçons les regardaient se battre. Le monde pouvait continuer de tourner. Ma peau était sauvée. Ma confession attendrait. Mes cowboys et moi pouvions continuer de nous aimer dans l’ombre pour un moment. 

Et pour s’aimer, on s’aimait.

Rédaction de cet article
  • Son amour du langage le fait parfois sourire béatement devant le mot « cucurbitacée », qui épouse parfaitement les rondeurs colorées et les courbes coquines de la courge qu’il désigne. Cette étrange adéquation entre les signes et les choses lui ont fait dédier une partie de sa vie à l’étude de la littérature et à l’écriture de la poésie. La langue, un peu comme un corps, lui apparait pleine de revers mystérieux et de zones érogènes vieillissant avec nous. Il est concepteur-rédacteur pour une petite agence de Montréal et n’a pas peur de saboter une bio en la terminant avec un anglicisme scabreux. Hell no!