Peut-on être en couple quand on est asexuel·le?

Illustration par Isadora Lima

La pensée populaire veut qu’une personne asexuelle ne puisse être en couple qu’avec une autre personne asexuelle, voire une personne qui partage exactement la même orientation sexuelle sur le spectre de l’asexualité. En vérité, l’asexualité et l’aromantisme sont deux choses complètement différentes. Peut-on être en couple quand on est asexuel·le? C’est la question que j’ai posée à Vanessa, Hélène, Vincent et Arnaud*. 

« Mon plus gros turn on, c’est pas quand quelqu’un sort tout nu de la douche. C’est quand on me parle pendant deux heures. »

Vanessa, qui est en couple avec son conjoint depuis le cinquième secondaire, a longtemps pensé que sa libido était simplement moins élevée que celle de l’homme qui partage sa vie. L’été dernier, elle a compris qu’elle était en fait demisexuelle, une orientation sur le spectre de l’asexualité qui signifie qu’elle ressent une certaine attirance sexuelle uniquement envers une personne avec laquelle elle a développé un lien émotif fort. C’est en lisant l’ouvrage sur l’asexualité ACE qu’elle a enfin trouvé les mots pour expliquer comment elle se sentait.

Ace: What Asexuality Reveals About Desire, Society, and the Meaning of Sex de Angela Chen

Il faut savoir qu’être asexuel·le ne signifie pas nécessairement que l’on est aromantique. Alors que l’asexualité évoque l’absence ou la quasi-absence de désir sexuel envers autrui, l’aromantisme est l’absence d’attirance romantique pour les autres, ou le peu ou l’absence d’intérêt ou de désir pour les relations romantiques. Une personne asexuelle peut donc tout à fait avoir envie d’être en couple, comme c’est le cas de Vanessa.

Après 17 ans de monogamie, Vanessa et son conjoint, qui n’avaient jusque-là jamais expérimenté leur sexualité avec d’autres personnes, ont décidé d’ouvrir leur couple. En essayant les one night, la jeune femme s’est vite rendu compte que son attirance sexuelle dépendait de la connexion qu’elle avait avec son partenaire.

« Avec mon chum, ça a toujours été ça, confie-t-elle. Quand je nous sens détaché·e·s l’un·e de l’autre, je n’ai pas envie de lui. Mais quand on communique, là, j’ai envie de lui. Et comme c’est totalement l’inverse pour lui, le couple ouvert s’est rapidement imposé comme étant la seule façon que cela fonctionne entre nous. » 

Son chum, lui, a besoin de vivre des expériences sexuelles avec d’autres personnes sans développer d’attachement émotionnel. Elle, de son côté, a besoin de créer une importante connexion pour avoir envie d’une relation sexuelle, que ce soit avec son chum ou avec d’autres partenaires. 

« Depuis qu’on est un couple ouvert et qu’on a découvert que j’étais demisexuelle, on est constamment en train de déconstruire des choses ensemble, mentionne-t-elle. C’est sûr que mon chum trouve ça confrontant de me voir m’attacher à d’autres personnes alors que lui ne s’attache pas aux gens avec qui il a des relations sexuelles. »

Vanessa explique que même si elle développe des sentiments pour sa fréquentation, elle sait qu’elle ne fera pas sa vie avec elle. Mais cela ne l’empêche pas d’être affectueuse et de tenir à cette personne. Et comment se porte son couple à travers tout ça? Bien, même mieux que jamais. 

« On a tendance à penser que le désir est quantifiable, un peu comme une tarte qu’on doit séparer en plus petites parts plus on a de partenaires, dit-elle. Au début, mon chum pensait que si je distribuais ce désir entre plusieurs personnes, j’en aurais moins pour lui, mais ce n’est vraiment pas comme cela que je le vis. Moi, je m’épanouis, et en étant plus épanouie, j’ai envie de partager cela avec mon chum. Cela nous nourrit. »

Deux asexuel·le·s ou plus rassemblé·e·s 

Hélène se définit comme grisexuelle, c’est-à-dire qu’elle ressent parfois une faible attirance sexuelle. Vincent s’identifie quant à lui comme aegosexuel, ce qui signifie qu’il peut avoir des fantasmes sexuels sans toutefois ressentir le désir de prendre part à une relation sexuelle. Le duo s’est rencontré sur le groupe Facebook Asexuel·le·s Québec

Au printemps 2021, après deux ou trois rencontres en ligne, Hélène a proposé à Vincent d’aller faire une promenade – la première d’une série qui marquerait les balbutiements du couple qu’iels forment aujourd’hui. Hélène, polyamoureuse, partageait alors sa vie depuis trois ans avec un homme qui, lui aussi, est asexuel. 

« On a des passes, comme n’importe quel couple, où on peut avoir envie de prendre des douches tout nu·e·s ensemble, de s’embrasser, de se coller, et quand notre libido se réveille, il arrive que cela aille un peu plus loin. Mais la plupart du temps, on reste un peu plus intimes que sexuel·le·s », relate Vincent, qui mentionne que le couple a déjà essayé d’avoir des relations sexuelles ensemble, principalement par curiosité. S’il n’y a aucun doute sur l’affection et l’amour que l’un·e porte à l’autre, le couple vit très bien sa vie amoureuse qui est parsemée d’intimité, mais très rarement de sexualité. C’est d’ailleurs l’une des choses qui sécurise Vincent.

« Avant d’être avec Hélène, j’avais tout le temps peur que ma partenaire pense que j’aie envie de faire l’amour parce que je l’embrassais passionnément, raconte-t-il. Avec Hélène, on connaît nos limites et on peut vivre à fond ce qu’on veut vivre sans jamais avoir peur des intentions de l’autre. »

Mais leur couple fonctionne-t-il que parce qu’il et elle sont tou·te·s les deux sur le spectre de l’asexualité? Pas forcément. « Je pense qu’avec le polyamour et dépendamment d’où la personne se situe sur le spectre de l’asexualité, il est tout à fait possible qu’une personne asexuelle soit en couple avec une personne allosexuelle (qui a une vie sexuelle dite “traditionnelle”) »,  déclare Hélène. 

Hétérosexuel et follement amoureux d’une femme asexuelle 

C’est d’ailleurs le cas d’Arnaud, qui s’est toujours considéré comme quelqu’un de très sexuel. Mais cela ne l’a pas empêché de tomber follement amoureux d’une femme qui, elle, n’est pas sexuelle du tout. À peine quelques échanges avec Marie* ont suffi pour qu’il ait envie de la rencontrer. Rapidement, il a su qu’il souhaitait faire un bout de chemin avec elle.

Pendant les premiers mois de leur relation, Arnaud  et Marie avaient une vie sexuelle plutôt active, même si Arnaud sentait bien que Marie n’était pas tout à fait à l’aise avec la situation.  

« Elle m’a annoncé qu’elle était asexuelle en me disant qu’elle ne pourrait sans doute pas combler tous mes besoins », explique Arnaud, qui a été aux premières loges du coming out de sa copine. S’il ne savait pas à ce moment-là ce qu’était l’asexualité, il est depuis très heureux de savoir que celle qu’il aime a enfin pu mettre un mot sur son attirance sexuelle, qui n’est pas aussi flamboyante que celle de son conjoint. 

« Ça m’a permis de comprendre qu’elle n’avait pas juste un manque de désir envers moi et ça m’a aidé à déculpabiliser et à arrêter de penser que je faisais quelque chose de pas correct », souligne-t-il. 

Après pas loin de deux ans de relation, Arnaud et Marie ont abordé l’idée d’ouvrir leur couple, question qu’Arnaud puisse s’épanouir sexuellement tout en continuant de nourrir son couple et en respectant Marie et ses limites. Alors que rien n’est encore certain, une chose l’est toutefois : celui-ci a envie de partager son quotidien avec Marie encore longtemps. 

Vous vous posez des questions sur l’asexualité? Il existe plusieurs ressources et lieux d’échange pour vous aider à y voir plus clair, notamment la Communauté asexuelle de Montréal, les organismes Alterhéros et Interligne et les groupes Facebook Asexuel·le·s du Québec et Asexuel.le.s et aromantiques du Québec

* Les prénoms ont été modifiés.

  • Copulsky, D. et Hammack, P. L. (2021). Asexuality, Graysexuality, and Demisexuality: Distinctions in Desire, Behavior, and Identity. The Journal of Sex Research, 1-10. https://doi.org/10.1080/00224499.2021.2012113

    Fairbrother, N., Hart, T. A. et Fairbrother, M. (2019). Open relationship prevalence, characteristics, and correlates in a nationally representative sample of Canadian adults. The Journal of Sex Research, 56(6), 695-704. https://doi.org/10.1080/00224499.2019.1580667

    Gates, G. J. (2011). How many people are lesbian, gay, bisexual and transgender?. UCLA: The Williams Institute. https://escholarship.org/uc/item/09h684X2

    Impett, E. A., Peplau, L. A. et Gable, S. L. (2005). Approach and avoidance sexual motives: Implications for personal and interpersonal well-being. Personal Relationships, 12, 465-482. https://doi.org/10.1111/j.1475-6811.2005.00126.x

    O’Sullivan, L. F., et Allgeier, E. R. (1998). Feigning sexual desire: Consenting to unwanted sexual activity in heterosexual dating relationships. The Journal of Sex Research, 35(3), 234-243. https://doi.org/10.1080/00224499809551938

    Séguin, L. J. (2019). The good, the bad, and the ugly: Lay attitudes and perceptions of polyamory. Sexualities, 22(4), 669-690. https://doi.org/10.1177/1363460717713382

    Sprecher, S., Hatfield, E., Cortese, A., Potapova, E., & Levitskaya, A. (1994). Token resistance to sexual intercourse and consent to unwanted sexual intercourse: College students’ dating experiences in three countries. Journal of Sex Research, 31(2), 125-132. https://doi.org/10.1080/00224499409551739

    Waite, S. et Denier, N. (2019). A Research note on Canada’s LGBT data landscape: Where we are and what the future holds. Canadian Review of Sociology, 56(1), 93-117. https://doi.org/10.1111/cars.12232

Rédaction de cet article
  • La plus longue relation qu’a jamais eue Catherine, c’est celle qu’elle entretient avec les mots. En écrivant son premier article il y a dix ans, elle était loin de se douter que l’écriture serait un jour sa source principale de revenu. Détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise en communication marketing de l’Université de Sherbrooke, elle rêve de déconstruire les stéréotypes de genre du milieu publicitaire. Conceptrice-rédactrice de jour, elle prête également sa plume à différents projets, dont le Club Sexu. Loin de prétendre tout savoir, Catherine sait que sa plus grande force réside dans sa sensibilité. À travers celle-ci, elle tend l’oreille aux gens qui l’entourent et tente de dépeindre leur réalité tout en la rendant accessible à un plus grand nombre.

Annotations de cet article
  • Franco-Ontarienne originaire d’Ottawa, Léa Séguin a réalisé ses études en psychologie (Université d’Ottawa) et en Family Relations and Human Development (University of Guelph) avant de compléter un doctorat en sexologie à l’Université du Québec à Montréal. Passionnée de la sexualité, Léa continue de mener des recherches sexologiques, notamment sur l’orgasme et sa simulation, la communication sexuelle et les représentations sociales de la sexualité. Au sein du Club Sexu, Léa porte plusieurs chapeaux dont ceux d’administratrice, de consultante scientifique et de rédactrice.