Mon nouveau coloc

Illustration par Niti Marcelle Mueth

Quand j’ai raconté l’histoire qui suit à ma best, elle m’a dit que ça ferait une christie de bonne nouvelle érotique.

Sur le coup, j’ai trouvé ça drôle, mais en y repensant, j’ai réalisé qu’elle avait raison : mon aventure avec Marco est assez succulente, merci. 

Je sais que j’ai l’air vantard, mais pour une fois qu’il se passe quelque chose dans ma vie sexuelle, j’ai comme envie de le crier sur tous les toits. Ou, dans ce cas-ci, de le gribouiller dans un cahier Canada.

Ça fait que j’ai sorti mon pousse-mine, pis je me suis attelé à la tâche. 

Bon. Tout ça a commencé quand ma coloc m’a annoncé qu’elle prévoyait sacrer son camp de notre 4 ½ d’ici la fin du mois. 

Comme beaucoup de Montréalais.es confiné.e.s, madame ressentait « l’appel du grand air ». C’est comme ça qu’elle s’est justifiée en m’expliquant qu’elle partait s’installer dans les Laurentides.

D’un côté, j’étais en criss contre elle, mais d’un autre côté, je la comprenais. 

Mais j’étais surtout en criss. Ça devait paraître parce qu’elle m’a dit :

-J’te promets que j’vas mettre une annonce sur Facebook pour t’aider à trouver quelqu’un! 

Wow, méchante fleur que tu m’fais là! Veux-tu que j’te garroche une Médaille du Gouverneur?! 

Ce qui me faisait freaker, c’est que je savais pas du tout quel genre de personne je voulais accueillir chez nous.

En temps normal, mon ou ma coloc idéal.e est quelqu’un de très occupé, c’est-à-dire quelqu’un qui décampe à 7h du matin et qui me laisse l’appart à moi tout seul.

Sauf qu’en temps de pandémie, j’étais pas certain de vouloir habiter avec un Victor Vie Sociale. Pis ça me tentait pas non plus d’être pogné avec une patate de sofa. Y’est à moi, le sofa. Pis c’est moi, la patate.  

Bref, j’étais complètement perdu. 

Je vous épargne mes tourments et je plonge dans le vif du sujet : Marco. Ah, Marco! Béni soit le jour où tu as glissé dans mes DMs Kijiji pour t’informer au sujet de l’appart.

Alors que la civilisation entière avait adopté Zoom, mon futur coloc avait suggéré qu’on se parle au téléphone. Au téléphone! So two thousand and late!

Pendant notre appel, Marco m’a dit qu’il se cherchait un appart tranquille « pour plancher sur une pièce de théâtre ». Une vieille âme, quoi. 

Étant donné que j’avais pas le luxe de faire 400 entrevues, j’ai tout de suite accepté sa candidature. J’espérais que Marco soit du type «écrivain torturé», et qu’il passerait des heures enfermé dans sa chambre à taper sur sa machine à écrire, réduisant nos contacts au minimum. 

(Si j’étais un emoji, je serais celui du trombone. Personne ne pense à l’inclure dans une conversation, tout le monde lui sacre la paix, pis c’est parfait de même.)

Comme toute vieille âme qui se respecte, Marco avait des réseaux sociaux aussi dégarnis que les tablettes des épiceries en mars dernier : pas une seule photo de lui à l’horizon.

C’est donc dans le lobby de mon appart que j’ai vu sa bette pour la première fois. En voyant ses bouclettes blondes et son teint de pêche, j’ai pensé : « Oh boy, un chérubin. » Sa mâchoire était forte, comme celles des acteurs de série B qui jouent dans les romances straight-to-Netflix. Ça m’a étonné qu’il ne fasse pas l’étalage de cette face sur les réseaux sociaux. 

On a jasé poliment, après quoi je l’ai aidé à décharger la petite camionnette U-Haul qu’il avait louée pour l’occasion.

À chaque fois qu’on se croisait dans la cage d’escalier, j’angoissais de ne pas savoir si je devais lui dire quelque chose ou lui faire un p’tit sourire cordial. 

Eh, j’te dis. Une vraie Suzanne Self-Aware. 

Après avoir monté son stock, on a fait le tour de l’appart. Ç’a pris trente secondes : y’a rien à montrer.

Le déménagement lui avait donné chaud, à Marco. Ses cheveux étaient trempés, et une ligne de sueur était visible au niveau de son chest

Curieusement, sa sueur ne me dégoûtait pas.

Pas pantoute, même.

C’est là que j’ai su que j’étais dans le trouble.

Il m’a demandé s’il pouvait prendre une douche. Je lui ai répondu : « BEN QUIEN, T’ES CHEZ VOUS! » avec une énergie un peu clownesque, comme pour combattre l’effet qu’il exerçait sur moi. Criss qu’il a dû me trouver wack

J’ai profité de sa douche pour faire un p’tit tour du salon, d’un coup qu’il me restait des objets cringe à cacher. J’ai kické mon album d’Omnikrom sous le sofa, puis je me suis retiré dans ma chambre.

J’étais un peu nerveux, faut dire. J’avais l’impression que les prochaines heures allaient être déterminantes pour notre colocation. Que c’était à moi de donner le ton, de mettre une bonne ambiance.

Tandis que Marco sortait de la douche, j’ai élaboré un plan de match. J’allais ouvrir une bouteille de vin orange, m’en servir un verre, et m’installer au salon avec un exemplaire du New Yorker.

Quand Marco sortirait de sa chambre, plus tard en soirée, je lui  offrirais un verre de façon nonchalante, en mode « Ah, j’ai ouvert une bouteille, si jamais t’en veux. »

Sauvage comme je suis, ça allait me demander un effort surhumain de socialiser avec lui. Mais ça me paraissait essentiel d’apprendre à le connaître un peu avant qu’on s’enferme chacun de notre bord jusqu’à la nuit des temps, lui avec sa pièce de théâtre, moi avec mon télétravail.  

J’ai plus de facilité à être sauvage avec quelqu’un que je connais.

Pour créer une ambiance, j’ai décidé de mettre une playlist pop des années 2000. Après tout, Marco avait l’air d’avoir environ le même âge que moi. Je me suis dit qu’on allait pouvoir bounder là-dessus, se raconter des souvenirs. 

J’ai démarré la musique, bien déterminé à briser la glace. J’étais sur l’adrénaline, comme une mère qui soulève un char pour libérer son flo.

Mais quand Marco est sorti de sa chambre, j’assumais pu pantoute ma playlist «Throwback Party 00’s».

J’avais juste l’air d’un gars qui écoute les Black Eyed Peas.

Pour détourner son attention de la musique, je lui ai tout de suite demandé s’il voulait prendre un verre. Il était down.

Je l’ai servi en priant pour que Fergie se ferme bientôt la gueule. Heureusement qu’il commençait à faire sombre, parce que mon visage avait viré au rouge. J’ai la honte facile, surtout devant les gars aux épaules larges.

Illustration par Niti Marcelle Mueth

On a jasé debout, de manière informelle, nos corps séparés par l’îlot de la cuisine. 

Marco m’a parlé de son ancien appart, qu’il partageait avec six colocs. Pas les conditions idéales pour écrire et mener des projets à terme.

Il me racontait ça à voix basse, comme s’il me faisait des confidences. Son ton était sérieux, mais il avait quelque chose de joueur dans le regard. Une étincelle de labrador. S’il était un animal, il serait clairement ça : un beau labrador sérieux, qui veut jouer avec la balle, mais aussi s’informer de l’origine de la balle.

De mon côté, je finissais une phrase sur quatre en switchant à l’anglais. Je ne sais pas pourquoi je faisais ça. Je suis fuck all anglo, et Marco non plus. C’était le stress, sûrement. Le stress me fait parler anglais. Je disais donc des choses comme « J’travaille comme téléphoniste pour une compagnie aérienne, it’s not the best, but at the end of the day it’s totally worth it! »

Ma. Gueule.

Tandis qu’on jasait, j’avais subtilement baissé le volume de la musique sur mon iPhone, de sorte que Fergie était désormais réduite à un bruit de fond, laissant toute la place à la voix de Marco.

Sa voix était apaisante, ASMR-esque. Une pierre ponce trempée dans du beurre fondu. 

Fallait que je me rende à l’évidence : Marco me faisait vraiment de quoi. 

Était-ce ses cheveux bouclés de p’tit criss? Ou sa carrure qui réussissait à en imposer malgré son ample t-shirt Humeur Design? Ou ses avants-bras, qui avaient l’air d’avoir charrié moult bottes de foin sous le soleil de Toscane?

(Je vous avertis, je me ramasse souvent à plagier des titres de films quand j’essaye d’être poétique.)

Plus je regardais Marco, plus je sentais quelque chose dans mon ventre. Quelque chose comme une chenille. Une chenille qui vargeait sur les parois de son cocon. J’allais devoir faire attention, sinon j’allais me ramasser avec un papillon.

Mais ce qui m’allumait le plus, c’était tout ce que je ne voyais pas encore. Tout ce qui me restait à découvrir de lui. J’avais quelqu’un de flambant neuf devant moi, pis c’était grisant.  

On a fini par passer à travers la bouteille de vin. Notre conversation s’éteignait tranquillement, comme un feu en camping. Sans malaise ni rien. 

Alors que je m’apprêtais à me retirer dans mes appartements (lol), Marco m’a demandé :

-C’est quoi l’affaire qui te manque le plus, depuis la COVID?

J’ai fait mine de réfléchir, puis j’ai répondu: « Voir mes amis ». Je me suis dit que ça me donnerait l’air normal.

Quand je lui ai renvoyé la question, Marco a hésité longtemps. J’ai pensé qu’il allait se lancer dans une tirade profonde sur l’importance de la famille ou de quoi du genre, mais il m’a simplement répondu :

-C’est cave, mais je m’ennuie des gyms. Pis de mes cours.

-Quels cours?

-J’ai commencé les arts martiaux l’année passée, comme hobby. Genre le ju-jitsu. Ça me manque. 

Je lui ai demandé ce qu’était le ju-jitsu, même si je savais déjà la réponse. Tout pour étirer la conversation.

-C’est tough à expliquer. Faudrait que j’te montre.

S’en est suivi un petit silence, durant lequel j’ai porté mon verre à mes lèvres, même s’il était complètement à sec. Quand j’ai un crush, je parle anglais et je cale des gorgées invisibles. 

-Ça te tente? a demandé Marco.

C’est là que j’ai compris qu’il voulait vraiment me faire une démonstration de ju-jitsu.

Son regard était toujours aussi joueur, mais une lueur de défi s’y était ajoutée, comme s’il me disait : « Je sais qu’on est deux inconnus, mais t’as l’air smatt, pis mon p’tit buzz de vin orange me suggère de skipper les étapes pis de jouer tout de suite. »

Jouer, je voulais bien, mais j’ignorais le genre de jeu que Marco avait en tête. Je savais même pas dans quelle équipe il jouait. 

Pas le temps de réfléchir : Marco était déjà passé au salon. Ensemble, on a poussé ma table basse pour dégager de l’espace. 

Il m’a fait signe de m’approcher, puis il a placé sa main à la base de mon cou. Notre petite distanciation polie des heures précédentes venait officiellement de prendre le bord. 

-Je vais t’amener au sol, a dit Marco. T’es prêt?

Amène-moi où tu veux, Marco. Amène-moi à Brossard dans un motel à 60 $ la nuit. On a besoin de rien, sauf d’amour pis d’eau fraîche. Ah, pis de lube, aussi. Je veux qu’on se découvre sur un édredon défraîchi, je veux m’endormir en t’écoutant lire des passages de la vieille Bible qui traîne dans la table de chevet, je veux que tu me –

-T’es sûr que ça te tente? 

J’ai répondu oui. Par un savant jeu de bras et de jambes, Marco a entortillé nos corps, puis m’a fait glisser jusqu’au sol.

À ce moment-là, j’ai cessé d’en vouloir à mon ex-coloc. Grâce à son chokage, un ange blond me plaquait au sol. 

J’étais curieusement bien, pour quelqu’un qui n’avait plus le contrôle de ses bras ni de ses jambes. Je pense que Marco était bien aussi, parce qu’il n’a pas défait son emprise tout de suite.

Nous étions placés de telle sorte que je ne voyais pas son visage. Sa tête était tournée vers le sol, à deux pouces du tapis de l’appart (qui était encore parsemé de graines de la litière de Gadoue, le chat de feue ma coloc).

Ses cheveux sentaient bon. Son cou aussi. J’ai cru percevoir deux odeurs distinctes. Shampoing Axe, savon Old Spice. Mon nouveau coloc se lavait avec des produits dépareillés. J’étais prêt à lui pardonner. 

Le temps est resté suspendu pendant quelques secondes. Au bout d’un moment, je me suis senti dans l’obligation de dire quelque chose. C’était comme trop intense. À la blague, j’ai lancé : 

-Ça fait longtemps que j’ai été proche de même avec quelqu’un.

Je voulais détendre l’atmosphère, mais la phrase n’est pas sortie de ma bouche avec la tonalité que j’avais en tête. Au contraire, j’ai eu l’air vraiment sérieux. 

-Moi aussi.

Il tenait toujours ma nuque dans sa main. Lentement, de façon presque imperceptible, il s’est mis à me caresser le cou avec des va-et-vient du pouce. 

J’aurais voulu lui rendre sa caresse, mais tous mes membres étaient maîtrisés – à l’exception de ma queue, qui commençait à gonfler dangereusement  dans mes pantalons. 

Marco a fini par défaire son emprise. Plutôt que de se lever tout de suite, il s’est assis devant moi, en tailleur. Je l’ai imité. Cette position faisait mon affaire : j’avais jamais été aussi bandé de ma vie. Probablement qu’il l’était lui aussi. Ça aurait sauté aux yeux s’il avait fallu qu’on se lève.

On est resté assis comme ça un bon moment, à jaser d’arts martiaux. Cette fois, notre conversation était purement décorative, une façon d’acheter du temps en attendant que notre excitation mutuelle disparaisse de nos pantalons. 

On a fini par aller se coucher quelques minutes plus tard. Pas besoin de vous dire que j’ai mis longtemps à m’endormir, trop occupé que j’étais à me soulager de la tension qui s’était accumulée pendant la soirée.  

Et si j’avais su tous les autres hobbies que Marco allait me faire découvrir durant la semaine, je n’aurais probablement pas dormi de la nuit. 

À suivre…

Rédaction de cet article
  • Benjamin Bouvier a fait ses débuts sur le web avec Piczo, DoYouLookGood et Skyrock. Côté sexe, il aime les sourcils touffus et les tendresses inattendues. II puise son inspiration dans les fontaines de Place Versailles. Benjamin est un pseudonyme. En d’autres mots, n'essayez pas de retrouver son ancien Skyrock.

Annotations de cet article
  • Franco-Ontarienne originaire d’Ottawa, Léa Séguin a réalisé ses études en psychologie (Université d’Ottawa) et en Family Relations and Human Development (University of Guelph) avant de compléter un doctorat en sexologie à l’Université du Québec à Montréal. Passionnée de la sexualité, Léa continue de mener des recherches sexologiques, notamment sur l’orgasme et sa simulation, la communication sexuelle et les représentations sociales de la sexualité. Au sein du Club Sexu, Léa porte plusieurs chapeaux dont ceux d’administratrice, de consultante scientifique et de rédactrice.