Les pages de notre Covid

Illustration : Rosalie Lemire

Les temps qui courent sont ponctués par plusieurs formes de deuil. C’est vrai : deuil de son quotidien, deuil de sa sociabilité, deuil de son emploi, deuil d’une forme de liberté, deuil d’un sentiment de confiance envers le futur. Et, pour certains, dont moi-même, deuil d’une certaine forme de sexualité. N’habitant pas avec mon amoureux (hypocondriaque) et vivant avec deux colocs (on the go), je me suis vu privé de l’intimité de mon couple. Je ne sais pas jusqu’à quand cette abstinence me sera imposée, et cette incertitude est souvent vertigineuse, angoissante. Ceci étant dit, les temps qui courent sont également traversés par plusieurs fragments de résistance et de survivance. De petits éclats de lumière et d’humanité qui percent la noirceur malgré tout et qui soulignent notre caractère profondément résilient, entêté, humain. La sexualité n’y fait pas exception.

Au fil des dernières semaines, l’inventivité dont a fait preuve mon couple pour entretenir une sexualité m’a beaucoup surpris. La pornographie a perdu de plus en plus de son attrait pour moi, devenant un objet trop facilement accessible, trop spectaculaire , alors que la relation sexuelle concrète, physique, a acquis une valeur ajoutée par la rareté qui l’entoure désormais. Je me suis surpris à simplement caresser mon sexe les yeux fermés, en tentant de me remémorer le grain de la peau de mon copain, les jolis poils qui agrémentent son torse ferme, la forme de ses lèvres rosées, la peau tendue de son gland en érection, les traits de son visage lorsqu’il éjacule en moi… Pour la première fois depuis longtemps, j’ai agrémenté mon imagerie érotique avec mes propres créations. Si l’orgasme était plus ardu à atteindre, le sommet du plaisir était pourtant encore plus vif, le sentiment de prendre du temps pour moi encore plus tangible.

Privé de l’objet de mon désir, j’ai été forcé de le réinventer, lentement, mais sûrement.

Plus les jours de quarantaine s’accumulaient, plus les échanges érotiques par texto sont devenus courants et intenses. On prend le temps d’écrire nos désirs sous la forme de scénarios élaborés, une gymnastique grammaticale de verbes et d’adjectifs plus chauds les uns que les autres. On a envie de se toucher avec les mots, une denrée riche que la pandémie ne nous a pas brutalement arrachée des mains. Puis, sont venus les images et les vidéos. À travers les caméras insidieuses et intrusives qui vivent au plus près de nous au quotidien, nous avons réussi à nous mettre en scène et à nourrir notre relation. Nous avons continué de grandir, de désirer, de jouir. Notre histoire érotique continue de s’écrire.

J’ai la chance d’avoir emmagasiné quelques vidéos homemade que nous avions filmées dans les entrailles de mon téléphone. Sorry mom. Je les sors de la mémoire vive de mon iPhone comme on déballe une miche de pain et du beurre en temps de guerre. Rareté de la nourriture, gratitude, gratitude. Je savoure chaque seconde, chaque pixel.

Les échanges sont souvent écrits au conditionnel. Si je pouvais, si tu étais, je te prendrais, je lècherais, tu mangerais. Tout ça me fait réaliser que notre liberté, telle que nous la connaissions, est absolument conditionnelle. Conditionnelle à un environnement sécuritaire, à une planète en santé, à des gouvernements responsables et transparents. Mais quelque part dans la prison de mon 6 et demi lumineux du Plateau (parlons de l’embourgeoisement de notre quarantaine), j’ai aussi réalisé que la sexualité pouvait advenir malgré tout, via la langue et la mise en scène. Une image en mouvement, une image figée, un souvenir, un fragment de torse, un mot, et voilà, la sexualité germe, s’enracine, continue.

Quelque part dans l’absence, j’ai retrouvé une présence.