La simulation de l’orgasme: un pieux mensonge?

Illustration par Thaïla Khampo

Bien que je sois capable de me faire venir relativement facilement, je suis incapable de jouir avec quelqu’un. J’ai donc faké tous mes orgasmes avec mes partenaires… J’ai réellement beaucoup de plaisir lors de mes relations sexuelles, et ce, sans orgasme. Je sais que je ne devrais pas faker, mais en même temps, est-il vraiment mieux que mes partenaires se sentent incompétents?

Femme Hétérosexuel.le 22 ans

Qui fake l’orgasme?

Plus tôt cette année, le Club Sexu a publié un sondage sur les réseaux sociaux auquel 2 530 abonné.e.s ont participé. Selon les données du sondage, 74% des femmes , 80% des personnes 🌈 et 42% des hommes ont déjà faké l’orgasme! Selon d’autres recherches, environ une femme sur deux aurait déjà simulé l’orgasme, contre un homme sur cinq – eh oui, ce ne sont pas juste les femmes qui fakent l’orgasme! (Muehlenhard et Shippee, 2010). Par comparaison avec les participant.e.s d’autres enquêtes, les abonné.e.s du Club Sexu seraient donc un plus grand nombre à avoir déjà simulé l’orgasme.

Pourquoi faker?

Parce que je sentais qu’elle voulait que…. elle voulait que je vienne. Je voyais que ça lui ferait plaisir que je vienne… Je suis venu. Ben, je suis faussement venu.

Homme Hétérosexuel.le 37 ans

On simule l’orgasme pour plusieurs raisons (Muehlenhard et Shippee, 2010; Séguin et al., 2015)! Par exemple:

  • Pour faire plaisir à notre partenaire; 
  • Pour donner l’impression à notre partenaire qu’il ou elle a fait une bonne job
  • Pour faire croire qu’on a eu un orgasme simultané; 
  • Pour exciter notre partenaire (ou pour s’exciter soi-même!);
  • Pour mettre fin à la relation sexuelle;
  • Pour éviter de paraître anormal.e ou inadéquat.e;
  • Pour éviter que notre partenaire perde l’intérêt.

Dans une étude que j’ai réalisée en 2015, la raison #1 pour simuler l’orgasme, chez les femmes et les hommes, est de plaire et de rassurer son ou sa partenaire (Séguin et al., 2015). Cette recherche a également montré que les hommes sont plus susceptibles que les femmes de simuler l’orgasme parce qu’ils ont trop bu, parce qu’ils trouvent que la relation sexuelle en cours est poche ou pour éviter de paraître anormal. 

Cela dit, quand on y pense, on fake à cause d’une attente ou d’un impératif: l’orgasme «devrait» être atteint à tout coup. Mais d’où vient cette attente? Pourquoi avoir un orgasme est-il un big deal? Parce qu’un orgasme, c’est rarement «juste» un orgasme. 

Quelle est la première chose qui nous vient à l’esprit lorsqu’on entend le mot «orgasme»? Quelque chose dans le sens du fun et du plaisir? D’une décharge? Ou encore du bien-être et du self-care? À première vue, c’est en effet ce que semble être l’orgasme – l’atteinte de cette sensation ultime, intense et agréable pendant les contacts sexuels ou la masturbation. Pourtant, plus on y réfléchit, plus on se rend compte que le plaisir physique n’est que la pointe de l’iceberg.  

Par exemple, pour plusieurs d’entre nous, voir notre partenaire atteindre le 7e ciel nous apporte énormément de plaisir et de satisfaction, non seulement à cause de l’ego boost, mais aussi parce que c’est le fun de savoir qu’une personne qu’on aime expérimente un plaisir intense (Séguin et Blais, 2019). Plusieurs considèrent aussi l’orgasme comme un élément important de toute relation amoureuse saine, car il peut être vu comme un marqueur de confiance, d’engagement et d’intimité (Lavie et Willig, 2005).

De plus, la plupart d’entre nous, peu importe notre genre, trouvons que l’orgasme est une belle façon de vivre un moment de connexion intense avec notre partenaire (Séguin et Blais, 2019; Séguin et Blais, en révision). À l’inverse, quand notre partenaire n’arrive pas à avoir un orgasme, on peut se sentir déçu.e ou peu sûr.e de soi: « Est-ce que c’est de ma faute? », « Est-ce que c’est parce qu’il ne me trouve sexy? » (Salisbury et Fisher, 2014). Et quand c’est nous qui avons de la difficulté à «venir», nous pouvons aussi avoir peur de décevoir ou de blesser notre partenaire (Nicolson et Burr, 2003).

Bref, un orgasme, c’est significatif sur le plan relationnel. Il n’est donc pas surprenant que plusieurs d’entre nous considèrent que faker l’orgasme est une alternative valide quand nous avons du mal à l’atteindre.

Et si notre partenaire fakait l’orgasme?

Je me sentirais vraiment trahie. T’sais, une fois de temps en temps, un petit mensonge, un petit white lie, on dirait que ça me dérangerait moins. Mais tout le temps, j’ai l’impression que – s’il m’a menti autant sur ça, c’est qu’il m’a souvent menti sur d’autres choses aussi. Faque, moi, ma confiance en cette personne-là serait vraiment remise en question, là… Au point que je perde confiance en lui, t’sais. S’il partage pas ça dans sa sexualité avec moi, il y a peut-être plein de choses qu’il partage pas avec moi, sur lesquelles il m’a menti, faque… j’aurais l’impression d’être en couple avec quelqu’un que je connais pas tellement, ou quelqu’un qui me ment constamment.

Femme Hétérosexuel.le 25 ans

Bien qu’on soit plusieurs à simuler l’orgasme, on n’aime pas l’idée que notre partenaire ait déjà ou souvent faké avec nous. Par exemple:

  • On peut se sentir inquiet.e que notre partenaire ait choisi d’être inauthentique plutôt qu’honnête (« Est-ce qu’elle ne se sent pas à l’aise d’être directe avec moi? Ne me fait-elle pas confiance? »);
  • On peut penser que ça doit être parce qu’il ou elle trouve que le sexe est insatisfaisant ou parce qu’il y a un problème dans la relation;
  • On peut perdre confiance en notre partenaire, surtout si la simulation de l’orgasme est fréquente;
  • On peut penser que ça ne fait que maintenir une vie sexuelle insatisfaisante ou y mener

Mais faker l’orgasme: est-ce vraiment problématique?

Ça conclut les choses de manière à ce que tout le monde soit heureux. Je suis heureux.se de passer à la chose suivante, et ils sont heureux parce qu’ils ont l’impression que [la relation sexuelle] a fonctionné conformément à leurs attentes.

Genre non spécifié Pansexuel.le 38 ans

Ça dépendrait surtout de la raison pour laquelle on simule. Selon mes propres recherches auprès de 500 personnes ayant déjà simulé l’orgasme, faker n’est que rarement associé à la satisfaction sexuelle et au désir sexuel et, quand ça l’est, c’est plus «positif» qu’on peut le penser (Séguin et Milhausen, 2016; Séguin et Milhausen, données non publiées). Spécifiquement, simuler l’orgasme to spice things up, parce qu’on a trop bu ou pour que notre partenaire sente qu’il ou elle a fait une bonne job est lié à plus de désir et de satisfaction sexuelle. Le seul moment où faker l’orgasme a un impact négatif sur notre libido et notre satisfaction est quand on le fait parce que le sexe est poche (big surprise!).

Donc il semble que simuler l’orgasme ne soit pas nécessairement une mauvaise chose, du moins tant qu’on ne le fait pas parce qu’on passe un moment désagréable au lit. 

Ceci étant dit, que ce soit intentionnel ou non, simuler l’orgasme implique un manque de communication et, d’une certaine façon, équivaut à être malhonnête avec notre partenaire. Quand on ne communique pas ouvertement et honnêtement, nos besoins ne sont pas comblés (qu’ils impliquent d’avoir un orgasme, de partager d’autres plaisirs sensuels ou encore de mettre fin à la relation sexuelle) et on se prive alors d’une connexion authentique avec notre partenaire. D’ailleurs, selon les données de notre sondage maison, c’est payant d’être authentique! Les personnes qui ont déjà simulé l’orgasme sont plus nombreuses à ne pas l’avoir atteint durant leurs dernières relations sexuelles.

Messages clés

Ben je préfère vivre avec [la vérité] que si la personne dit, comme… t’sais, comme si elle avait trop peur de me blesser: « Je vais donner l’impression que tout est beau ». Pour moi, [simuler] vient enlever la vérité du moment. C’est pu un échange intime…. On met des masques, pis ça brise l’intimité pour moi. Faque, pour moi c’est, si la personne n’en a pas [d’orgasme], je veux que la personne soit honnête avec moi.

Homme Pansexuel.le 26 ans

Si on simule l’orgasme, il faut se rappeler que la plupart des gens préfèrent de loin que leur partenaire soit authentique pendant les relations sexuelles et honnête par rapport à l’atteinte – ou à l’absence – de leur orgasme (Séguin, données d’entrevues non publiées). L’honnêteté est vue comme préférable à la simulation parce qu’elle nourrit la connexion et la confiance entre les partenaires.

Si notre partenaire simule l’orgasme, rassurons-nous: il est rare qu’une personne simule parce qu’elle trouve que son ou sa partenaire est poche au lit. La majorité du temps, c’est pour rassurer son ou sa partenaire ou l’exciter (Muehlenhard et Shippee, 2010; Séguin et al., 2015). De plus, simuler l’orgasme est rarement associé à une insatisfaction sexuelle ou relationnelle (Séguin et Milhausen, 2016; Séguin et Milhausen, données non publiées). 

Cela dit, il faut se rappeler qu’on se sent tou.te.s plus libres d’être honnêtes et authentiques pendant le sexe quand notre partenaire ne nous met pas de pression à avoir un orgasme. Donc si notre partenaire nous dit qu’il ou elle n’atteindra pas l’orgasme et que ça ne lui pose pas problème, il faut l’écouter et croire ses paroles sans se montrer trop déçu.e ou perturbé.e. Le plus important est que tou.te.s aient du plaisir, que ce plaisir prenne la forme d’un orgasme ou non. Et il existe des tonnes de manières de se faire plaisir! 

  • Lavie, M., et Willig, C. (2005). “I don’t feel like melted butter”: An interpretative phenomenological analysis of the experience of ‘inorgasmia’. Psychology and Health, 20(1), 115-128. https://doi.org/10.1080/08870440412331296044

    Muehlenhard, C. L. et Shippee, S. K. (2010). Men’s and women’s reports of pretending orgasm. The Journal of Sex Research, 47(6), 552-567. https://doi.org/10.1080/00224490903171794

    Nicolson, P. et Burr, J. (2003). What is ‘normal’ about women’s (hetero)sexual desire and orgasm?: A report of an in-depth interview study. Social Science & Medicine, 57(9), 1735-1745. https://doi.org/10.1111/jocn.12081

    Salisbury, C. M. A. et Fisher, W. A. (2014). “Did you come?” A qualitative exploration of gender differences in beliefs, experiences, and concerns regarding female orgasm occurrence during heterosexual sexual interactions. The Journal of Sex Research, 51(6), 616-631. https://doi.org/10.1080/00224499.2013.838934

    Séguin, L. J. et  Blais, M. (2019). Pleasure is just the tip of the iceberg: Social representations, personal beliefs, and attributed meanings to partnered orgasm. The Canadian Journal of Human Sexuality, 28(3), 328-342. https://doi.org/10.3138/cjhs.2019-0027

    Séguin L. J., Milhausen, R. R. et Kukkonen, T. (2015). The development and validation of the motives for feigning orgasms scale (MFOS). Canadian Journal of Human Sexuality, 24(1), 31-48. https://doi.org/10.3138/cjhs.2613

    Séguin, L. J. et  Milhausen, R. (2016). Not all fakes are created equal: Examining the relationships between men’s motives for pretending orgasm and sexual desire, and relationship and sexual satisfaction. Sexual and Relationship Therapy, 31(2), 159-175. https://doi.org/10.1080/14681994.2016.1158803

Rédaction de cet article
  • Franco-Ontarienne originaire d’Ottawa, Léa Séguin a réalisé ses études en psychologie (Université d’Ottawa) et en Family Relations and Human Development (University of Guelph) avant de compléter un doctorat en sexologie à l’Université du Québec à Montréal. Passionnée de la sexualité, Léa continue de mener des recherches sexologiques, notamment sur l’orgasme et sa simulation, la communication sexuelle et les représentations sociales de la sexualité. Au sein du Club Sexu, Léa porte plusieurs chapeaux dont ceux d’administratrice, de consultante scientifique et de rédactrice.