Présenté par Prélib

La romance entre deux Q-tips : histoire d’une date de dépistage

Illustration par Aless MC

Cet article est présenté par Prélib.

J’ai beau avoir le fond de l’âme romantique, j’ai la date assez classique : vin blanc sec, Netflix and chill, et occasionnelle marche dans le parc pour les deuxièmes dates qui demandent davantage de décorum. C’est assez rare que je me rende aux activités de plein air. 

On dit que l’important, c’est de se connaître : eh bien moi, je suis plus one night stand que nuit de noces. Ça ne vous surprendra pas si je vous annonce que mon célibat s’est surtout déroulé dans les catacombes des Tinder de ce monde. 

On s’est matché très relax un mardi après-midi. On avait la jasette facile. On déballait nos jardins secrets dans nos DMs sans y penser deux fois. Y’a des gens de même qui te mettent le texto à l’aise, t’sais veux dire? 

Je sais pas si ce sont les applications de rencontre qui me font cet effet-là ou si c’est ma personnalité de chatte en chaleur tannée de sa solitude, mais ça n’a pas pris longtemps avant que la messagerie surchauffe. Fini les questions polies sur nos carrières, on se racontait ce qu’on avait envie de faire au corps de l’autre; comment on se toucherait du bout des doigts, puis du bout de la langue; les cris qu’on se ferait pousser; les gémissements qu’on se glisserait à l’oreille. Bref, mon mardi après-midi n’était plus relax du tout. 

J’avais écrit avec toute la finesse dont je me sentais capable :

  • J’ai envie de toi, maintenant.

  • Moi aussi. 😈

La suite m’a fait l’effet d’une tonne de briques dans le bas du ventre. 

  • C’était quand, ton dernier dépistage? 😇

Mon match m’en posait une bonne. Je me suis mise à faire les cent pas dans ma tête. J’avais pris l’habitude de mon hygiène pré-date : choisir un outfit cute, prendre une douche, écouter une playlist qui m’aide à me sentir chaude. Mais un test de dépistage d’ITSS, ça ne faisait pas partie de ma routine.

Pourtant, ça aurait dû. J’étais gênée de répondre. Je voulais pas gâcher mes chances de trouver l’amour de ma vie (je l’ai dit que j’ai le fond de l’âme romantique : j’y crois, au match parfait!). 

J’ai dû réfléchir trop fort. Ma date m’avait entendue.

  • C’est pas grave si ça fait longtemps. Moi aussi. On pourrait y aller ensemble!

Une idée qui sortait de l’ordinaire, c’était le cas de le dire. Moi pis mes dates plates, on était sous le choc. On était surtout ben, ben intriguées. 

« Pourquoi pas? », que je me suis dit. Après tout, c’était peut-être l’amour de ma vie. Ça valait peut-être le coup de sortir de mes bonnes vieilles habitudes. Au pire, j’aurais au moins fait mon dépistage d’ITSS et je pourrais prendre les mesures nécessaires si les résultats étaient positifs. Au mieux, on pourrait jouir ensemble sans se prendre la tête. 

Après ce qui m’a semblé une éternité, mais qui devait ressembler à trois, quatre secondes, j’ai répondu :

  • Let’s go. Ça me tente.

  • On s’y prend comment?

Une autre tonne de briques dans le bas-ventre.

  • As-tu déjà fait un autoprélèvement? Y’a de la place ce soir.

L’amour, ça va vite, la gang! J’avais jamais fait ça. J’ai donc rempli le petit questionnaire en ligne, ben impressionnée des avancées de la société moderne, en me répétant : « Un jour, seigneur, on va finir par me laisser aller au service à l’auto à pied. » C’est vrai que ça n’a pas rapport avec mon histoire, mais c’est une cause qui me tient à cœur. 

En deux, trois clics, on m’a confirmé que j’avais rendez-vous pour un dépistage avec l’amour de ma vie. Ça battait les mardis moins chers au cinéma, crois-moi. 

On s’est retrouvé, ma date et moi, à peine deux heures plus tard devant le centre d’autoprélèvement. J’avais les petits genoux mous. Son visage était encore plus beau que sur les photos. Je faisais semblant de ne pas être stressée pantoute. 

Ma date est entrée en premier. J’ai attendu dehors pendant une petite dizaine de minutes en scrollant à l’infini sur mon téléphone. Jusqu’ici, ça ne changeait pas vraiment de d’habitude. 

Mon heure est arrivée. J’ai entré mon code secret à la porte. Je me sentais VIP ben raide. J’ai marché jusqu’au bureau de l’infirmière sans croiser ma date (qui devait sûrement être occupée à faire pipi dans un petit pot : c’est aussi ça, la romance!). Je me suis assise le temps qu’elle réalise mon prélèvement sanguin. 

En véritable reine de l’ironie, j’ai fermé les yeux en disant : « Ouin, j’aime pas ben ben ça, les aiguilles » pendant que l’infirmière s’occupait à me piquer tout juste sous un de mes tattoos. Elle a poliment ri à ma blague 0 % originale avant de m’expliquer le reste des procédures pour mes prélèvements autonomes en me remettant un cabaret avec le matériel nécessaire : tige de coton, pipette, tasse en plastique, tube. Tassez-vous Les Petits Débrouillards, j’arrive! 

Je me suis rendue à la salle de bain, où j’ai effectué ma propre besogne sans devoir maintenir une conversation semi-malaisante avec un médecin qui rotate un Q-tips dans mon vagin. Un succès! 

L’infirmière m’a bien expliqué la suite. Dans une petite semaine, on m’inviterait à prendre un rendez-vous téléphonique avec un·e médecin de la clinique pour qu’on me communique mes résultats. En attendant, j’avais une date à continuer. 

Je suis ressortie. Ma date m’attendait sur le trottoir. On s’est souri. Je me suis approchée avec le pas léger, malgré une bonne douzaine de papillons dans le ventre. Avant de se mettre en route pour le reste de notre rendez-vous, ma date a dézippé son sac. J’ai regardé à l’intérieur. J’ai vu le lot de digues sexuelles à saveurs. Elle m’a dit avec un clin d’œil : « En attendant d’avoir nos résultats, on pourrait en profiter pour tester toutes les saveurs qui existent. » 

Clairement l’amour de ma vie.

Rédaction de cet article
  • Ève Landry a le nom d’une comédienne québécoise, mais a choisi d’être autrice à la place. Comme c’est une femme de gang, elle organise régulièrement des soirées de lecture et évènements pluridisciplinaires en tout genre. Son premier roman, Grand Huit, est publié aux éditions de La maison en feu en 2020.

Annotations de cet article
  • Emmanuelle jongle avec de très nombreux champs d’intérêt, mais s'intéresse particulièrement aux aspects biomédicaux, anatomiques et physiologiques de la santé sexuelle et reproductive. Elle est présentement candidate au doctorat en santé publique, ce domaine étant un créneau idéal lui permet de conjuguer les aspects biologiques, sociaux, culturels, historiques et politiques de la santé sexuelle avec sa fibre militante. Son projet de thèse porte sur la santé sexuelle des femmes ayant vécu une «mutilation» génitale, projet s’inscrivant dans une perspective féministe et sex-positive. Emmanuelle aime contribuer à l’avancée des connaissances scientifiques, mais adore par-dessus tout le fait de critiquer, de synthétiser et de vulgariser la science pour la rendre accessible à tou.te.s. Elle oscille entre son penchant vers la théorie et la rigueur scientifique et son intérêt pour le côté plus pratique, plus libre, mais surtout plus humain de la science. Elle aime par-dessus tout créer des liens entre différents domaines, entre ses différentes passions, mais en essayant toujours de sortir des sentiers battus.