J’ai retrouvé ma libido six mois après la vague de dénonciations

Une femme regarde son téléphone dans son lit. Derrière elle un homme est aussi allongé, à bonne distance. Le lit et les murs sont tapissés de publications réseaux sociaux, des témoignages de la vague de dénonciation d'agressions sexuelles de l'été 2020.
Illustration par Rosalie Lemire

Début juillet 2020, une vague déferlante de dénonciations d’inconduites, de harcèlements et d’agressions sexuelles s’est abattue sur le Québec. Quelque part tiraillée entre la tristesse de voir qu’autant de gens de mon entourage aient pu souffrir et la colère que d’autres aient pu commettre d’atroces choses, je me suis moi-même mise à remettre en question mes comportements lors de mes parties de jambes en l’air. Résultat: j’ai appelé mon ex pour qu’il me calme le dedans à 2 mètres de distance.

Pour le deuxième été de suite, j’avais les deux pieds dans le sable chaud de la Gaspésie à me faire bronzer la couenne quand les notifications sur mon téléphone cellulaire se sont mises à se multiplier à toute allure. Il faisait beau dehors, mais sur mon téléphone un peu abîmé par la vie, il faisait soudainement très gris. Entre deux pages du livre que je traînais depuis pas mal longtemps, j’ai pris le temps de m’intéresser à ce que Facebook et Instagram avaient à m’apprendre. Très vite, j’apprenais que le nom d’un gars que j’avais vaguement fréquenté quelques mois plus tôt – appelons-le X – circulait sur le Net. J’étais en vacances, loin de tout, mais ce message a ramené ma tête et mon cœur à Montréal en l’espace de quelques secondes. 

Sur les réseaux sociaux, des dizaines de femmes racontaient les nuits d’horreur qu’elles avaient passées avec X. Boule au ventre. Angoisse instantanée. Peine. Colère. Remises en question. Je me sentais perdue dans mes pensées, elles étaient tellement désorganisées que j’avais l’impression de me promener dans un labyrinthe sans issue. C’est là que j’ai appris à découvrir une « moi » forte qui perdait patience avec l’autre version de moi un peu plus fragile. 

Pourquoi X avait-il toujours été correct avec moi, mais pas avec les autres femmes avec qui il avait partagé ses fins de soirée et ses grasses matinées? À force d’entendre ma petite voix me poser la question, j’ai commencé à culpabiliser et à me dire que j’étais peut-être responsable de ses inconduites.

Libido sous zéro

Le soir même, je me souviens avoir échangé à peine quelques mots pendant le souper avec mon meilleur ami Sony, avec qui j’avais pourtant l’habitude de parler en oubliant de mettre des points et des virgules dans mes phrases lorsque ça brassait pas mal en dedans. Puis, je ne sais pas pourquoi, avant de me coucher, j’ai envoyé un texto à Simon, celui avec qui j’avais le plus partagé mon intimité ces dernières années et avec qui je m’étais toujours sentie à l’aise de le faire comme j’en avais envie. Simon, c’est un ex avec qui j’avais eu une relation peu fructueuse, qu’on avait essayé de faire renaître sans succès. Une dizaine de messages textes plus tard, on se donnait rendez-vous (à deux mètres de distance) à mon retour de Gaspésie.

  • J’m’en veux. À lire les dénonciations, j’ai l’impression qu’il a essayé de reproduire des comportements qu’il avait avec moi et que je trouvais corrects, avec des femmes qui, elles, trouvaient ça moins correct.

C’est durant notre conversation que j’ai compris que je n’avais aucune raison de m’en vouloir, mais que remettre en question ses propres comportements était toujours une bonne chose. Je ne sais pas si c’est ce que Simon m’a dit cette soirée-là sur ma terrasse du Plateau en calant de la Auval et en faisant semblant de se nourrir assez avec des concombres qu’on plongeait dans de la vieille trempette ranch de canicule, mais j’ai eu envie de l’aimer de nouveau. 
L’idée de faire l’amour avec lui m’angoissait. J’avais peur de faire des choses pas correctes, de le blesser, d’avoir mal. J’avais juste peur de ne jamais retrouver ma libido, la même libido qui s’était envolée quand je m’étais sentie coupable d’avoir eu des relations sexuelles plus rough que douces avec un gars qui en avait forcé d’autres à avoir le même genre de relations sexuelles.

Échange de fluides, un balai dans le cul 

Ce n’est pas un mauvais jeu de mots pour dire qu’on a essayé quelque chose de nouveau, mais c’est comment je me sentais quand venait le temps de partager un petit moment de fesses avec Simon, mon ex et nouveau chum, dans mon lit double. Chaque fois que venait le temps de se donner un peu d’amour avec nos langues, nos mains et l’ensemble de notre corps, je ressentais le besoin de nommer les gestes que j’allais poser, ou ce qu’on faisait, question de m’assurer qu’on soit sur la même longueur d’ondes. Dans l’ensemble de nos relations sexuelles, j’ai claqué la porte à la spontanéité pour allumer les projecteurs sur le consentement.

  • Est-ce que t’as envie qu’on se colle un peu?

  • Tu sembles excité, est-ce que cela veut dire que tu as envie de faire l’amour?

  • J’ai envie de toi, mais je ne sais pas trop comment.

  • J’ai envie de faire l’amour.

Ce sont les paroles que j’ai partagées à Simon qui, rapidement, a vu sa libido à lui dégringoler parce qu’il avait besoin d’un peu plus de spontanéité, chose que je n’étais pas en mesure de lui offrir, du moins pas là. On a donc, tranquillement pas vite, commencé à réapprendre, ensemble, la notion de consentement.

  • T’as pas besoin de me demander mon consentement ou de constamment nommer ce que t’as envie de faire, c’est un safe space ici, le nôtre.

C’est ce que m’a répété Simon pendant des semaines avant que je comprenne que le consentement, même si je l’exprimais avec mes mots, pouvait aussi s’exprimer d’autres façons: avec des codes qu’on se donnait dans notre couple, par exemple. On n’a pas eu à se rendre là, mais je m’imaginais déjà créer un code de couleurs de sous-vêtements où chaque couleur aurait voulu dire quelque chose. Un peu comme ce que faisaient les gens dans les films d’ados avec les chouchous qu’ils mettaient sur leur poignée de porte pour indiquer que l’endroit était occupé pour des choses très sérieuses et intimes

Tapes sur les fesses et crotte sur le coeur

En plus de m’improviser prophète du consentement, j’ai constaté que mes goûts au lit ont complètement changé. Avant cette vague de dénonciations, je m’amusais à reproduire certaines choses que j’avais déjà vues un jour dans une scène de pornographie sur laquelle je m’étais masturbée en secret. Depuis, j’avais juste envie qu’on me flatte les cheveux en me disant qu’on m’aime. Alors qu’avant tout cela, une claque sur les fesses était suffisante pour me gonfler la libido, là, elle avait l’effet contraire. À ce moment-là, une simple tape sur mes fesses était suffisante pour que je devienne de glace. J’avais peur de perdre Simon parce que nos relations sexuelles étaient loin d’être celles qu’elles avaient déjà été, des années plus tôt. Lui aussi s’est mis à avoir peur à son tour, peur de me décevoir ou de poser un geste qui me blesserait un peu… ou beaucoup. 

Pendant un long moment, j’ai eu l’impression que notre vie sexuelle de couple, de belle, simple et harmonieuse qu’elle était, était devenue une aiguille perdue dans une botte de foin: presque impossible à retrouver. J’avais l’impression que Simon finirait par se tanner de mes messages contradictoires ou des moments que je passais à lui raconter à quel point je me sentais coupable d’aimer des comportements sexuels qui, à ce moment-là dans ma tête, étaient déviants.
On est venu à bout de nos conversations en pleine nuit, de mes frustrations sexuelles, de mon sentiment de culpabilité trop répété. Aujourd’hui, j’ai compris que l’intensité d’une relation sexuelle entre deux personnes (ou même plusieurs), lorsqu’elle est consentante, n’a rien à voir avec les déviances sexuelles, le harcèlement ou même l’agression sexuelle.

J’ai aussi compris que le consentement peut se donner de plusieurs façons. J’ai surtout compris que moi, Catherine, je n’étais pas responsable de ce que X, le gars que j’avais fréquenté, avait pu faire à d’autres femmes.

Le fait qu’il ait tenté ou pas de reproduire des choses qui se sont passées entre nous, la façon dont il l’a fait, loin du consentement, c’est ça, le véritable problème. Je ne suis pas le problème, et les femmes qu’il a agressées non plus. 

Six mois se sont écoulés depuis la vague déferlante de dénonciations. Je mentirais si je disais que j’ai recommencé à vivre ma sexualité entièrement avec mon corps plutôt qu’avec ma tête, loin de la rationalisation trop prononcée dont j’ai été prisonnière pendant les 20 dernières semaines. Mais ça fait 6 mois, et j’ai recommencé à aimer ça qu’on me tape une fesse en pleine relation sexuelle ou qu’on se dise des mots que je suis trop gênée d’écrire ici.

Rédaction de cet article
  • La plus longue relation qu’a jamais eue Catherine, c’est celle qu’elle entretient avec les mots. En écrivant son premier article il y a dix ans, elle était loin de se douter que l’écriture serait un jour sa source principale de revenu. Détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise en communication marketing de l’Université de Sherbrooke, elle rêve de déconstruire les stéréotypes de genre du milieu publicitaire. Conceptrice-rédactrice de jour, elle prête également sa plume à différents projets, dont le Club Sexu. Loin de prétendre tout savoir, Catherine sait que sa plus grande force réside dans sa sensibilité. À travers celle-ci, elle tend l’oreille aux gens qui l’entourent et tente de dépeindre leur réalité tout en la rendant accessible à un plus grand nombre.