J’ai échangé ma libido contre des antidépresseurs

Illustration par Ana Roy
  • J’ai jamais couché avec une personne aussi sèche que toi. C’est pas normal. T’es sûre que t’es clean? Tsé, j’veux rien pogner.

Ouais, moi aussi ça m’a choquée quand l’un de mes partenaires m’a dit ça en plein milieu d’une partie de jambes en l’air. Étant étudiante en sexologie, je suis très informée et sensible à l’importance de se faire dépister régulièrement (pour les ITSS ) et j’ai déjà travaillé dans un sex shop. Faque je connais bien ce qui englobe la sexualité et je sais qu’il est toujours possible d’utiliser du lubrifiant dans des moments comme celui-ci.

Vous pouvez donc imaginer à quel point j’ai été pompée par son commentaire.

Quand la poussière est retombée, j’ai réalisé que ça m’a plus blessée qu’autre chose. La sexualité, qui est une composante importante de mon identité, est un sujet assez touchy, surtout depuis que je prends des antidépresseurs pour mon TAG.

  • Oui, mais Célia, t’as sûrement dû en être informée par ton médecin?

Et non. Même si la plupart des médecins connaissent bien les conséquences de ces médicaments sur la sexualité et que plusieurs études ont été réalisées sur les adultes sous antidépresseurs, les médecins n’abordent pas toujours le sujet avec leurs patient.e.s. En tout cas, ça a fait en sorte que je me suis retrouvée seule pour dealer avec ces effets secondaires sans mise en garde quand j’ai commencé la médication. Bien sûr, les conséquences liées à la sexualité varient pour chaque individu et en fonction du médicament que l’on prend. Perso, j’étais devenue sèche comme le désert du Sahara et anorgasmique (donc incapable d’avoir un orgasme). En plus de ça, ma libido était complètement à terre, ce qui a été un des plus grands changements pour moi. En gros, ma sexualité en a vraiment pris un coup. J’étais totalement perdue et je n’avais plus de repères.

Brouillard, solitude et reconnexion

Au moment où j’ai commencé à prendre des antidépresseurs, c’était l’hiver, je venais de me faire laisser par mon ex, et mon anxiété était au max. Mettons que ma vie sexuelle (seule et avec partenaire) était assez tranquille, ce qui a fait en sorte que je n’ai pas réellement remarqué l’incidence de la prise d’antidépresseurs sur ma sexualité. Quand je suis redevenue active sexuellement, j’ai frappé un mur. J’avais de la misère à être aussi lubrifiée qu’avant et à atteindre l’orgasme. Je me sentais mal de ne pas venir, donc je me suis concentrée sur le plaisir de mes partenaires. J’ai complètement mis le mien de côté.

À partir de là, je ne me touchais plus du tout et, lors de mes aventures sexuelles, je me concentrais seulement sur ma performance. Même si mon plaisir avait pris le bord, je me sentais bien. Mon niveau d’anxiété avait largement diminué grâce aux petites pilules et je faisais plaisir à mes partenaires sexuels. Ce beau mix-là a considérablement nui à mon estime personnelle et à ma sexualité. J’avais tellement moins confiance en moi, je me fiais uniquement sur mes aptitudes sexuelles et sur le feedback de mes partenaires. J’étais complètement détachée de mon corps et du purpose des relations sexuelles. C’est quoi déjà l’expression anglaise? Every cloud has a silver lining. Et bien, le mien a été de me retrouver seule avec mon corps et mes pensées quand la pandémie a frappé le Québec.

Lors du premier confinement, je me suis isolée de mon monde social pour me recentrer. J’ai dû apprendre à redécouvrir mon corps et mon plaisir, à créer de nouveaux repères sous l’influence de la médication. Je me suis questionnée sur la façon dont j’avais envie de vivre mes expériences sexuelles avec moi-même et avec les autres. J’ai également dû rebâtir mon estime et me prioriser. Ça n’a pas été simple et ça a pris du temps (I mean, j’en apprends encore tous les jours à mon sujet).

Par contre, je peux vous garantir que d’avoir travaillé dans un sex shop a été trèèèès bénéfique à ce projet personnel. Avoir plusieurs types de jouets sexuels devant les yeux chaque jour, en apprendre toujours davantage sur ceux-ci, et, de façon générale, baigner constamment dans le sujet m’a permis d’approfondir ma relation avec mon être sexuel et de le découvrir plus largement.

Bref, tu peux imaginer le voyage personnel que j’ai entrepris.

Après avoir dompté les montagnes russes de ma libido et de mes émotions, je me suis questionnée sur ce que vivent les autres personnes qui sont aussi sous antidépresseurs. Après plusieurs heures de recherches, je me suis échouée comme une baleine sur mon lit, la curiosité bredouille. Malheureusement, peu d’équipes de recherche s’intéressent spécifiquement aux effets des antidépresseurs sur la sexualité des jeunes adultes ainsi que sur leur expérience. Par curiosité et à la recherche de réponses, je me suis tournée vers mon entourage.

Et pis là, je me suis rendue compte que je n’étais pas seule. Je ne suis pas la seule qui a soudainement vu les composantes de sa vie sexuelle se transformer suite à la prise d’antidépresseurs. Même si le discours du bien-être mental revenait dans leurs témoignages, j’ai pu sentir de l’inquiétude dans leur voix. Bien évidemment, le cheminement de tou.te.s diffère, mais l’anorgasmie, la baisse de lubrification, de désir sexuel et de libido sont des thèmes qui étaient présents dans tous les témoignages que j’ai reçus.

Partage d’expériences 

Même si ça faisait mal, je voulais avoir des relations sexuelles avec mon chum et je savais que je pouvais tolérer la douleur. Dans ma tête, ça a déclenché un cycle de vaginisme. Pis maintenant, même si je ne suis plus sur les antidépresseurs, j’ai tout le temps peur que ça revienne (la douleur et le brûlement vaginal lors de la pénétration), ce qui me stresse, et donc, mon vagin se resserre et j’ai mal. Je suis dans une boucle.

Femme

L’un des impacts que ça a eu sur mes relations avec des partenaires est que je ne les ai jamais encouragés à porter un intérêt à mon plaisir. J’avais accepté que je n’en méritais pas, car j’avais longtemps été incapable d’en avoir et je pensais que c’était juste la personne que j’étais.

Femme

J’ai remarqué, lors des premières semaines, un engourdissement dans mon sexe, comme si la surface de mon gland était moins sensible, comme s’il y avait des fourmis dessus. C’est beaucoup moins présent maintenant! Je remarque aussi que je pense moins à la sexualité, je rêvasse moins à des futurs partenaires, les personnages attirants dans des films ou des séries me titillent moins. Cependant, lors de relations sexuelles avec mon chum, aucun trouble érectile, et ma libido est encore très bonne avec lui. C’est comme si mon appétit sexuel pour la nouveauté avait chuté avec la prise d’antidépresseurs.

Homme

Via le partage d’expériences, j’ai pu réaliser que je n’étais pas la seule à vivre ces effets secondaires et que les impacts vécus au niveau de la sexualité semblent similaires d’une personne à l’autre. Je sais que l’on vit dans une société où il faut toujours bien aller, toujours bien se sentir, mais à quel prix? Il semble qu’un suivi plus exhaustif et à long terme avec son médecin est nécessaire afin de s’ajuster aux effets secondaires.

Un brin d’espoir

Je sais que l’impact de la prise d’antidépresseurs sur la sexualité est un sujet assez délicat et dépeint très négativement, mais ne vous inquiétez pas, je souhaite vous laisser sur une note plus positive. Malgré les répercussions sur ma sexualité, j’ai tout de même réussi à en ressortir gagnante. J’ai su me recentrer et revoir mes priorités. La découverte de mon corps m’a aussi permis de retrouver mon estime personnelle et d’apprendre à me connaître davantage en tant que personne. Ce travail m’a apporté beaucoup de bien autant au niveau personnel qu’interpersonnel. J’ai maintenant plus de facilité à exprimer mes désirs, à montrer que je mérite du plaisir et à m’engager avec des personnes qui me respectent réellement.

J’ai été heureuse de pouvoir bonder à ce niveau avec ce que Zoé (elle) m’a partagé. Elle me racontait que les effets des antidépresseurs lui avaient aussi permis de reconnecter avec la partie sexuelle de sa personnalité et de l’intégrer plus explicitement dans son quotidien. «C’est comme si j’avais découvert un côté différent de ma sexualité que je ne connaissais pas avant, un côté qui est plus honnête. J’ai appris à être plus créative dans les manières que j’ai de contrôler mon désir sexuel, comme avec de la musique ou des activités précises», m’a-t-elle dit. C’est ce que je trouve beau dans tout ce que j’ai entendu et expérimenté jusqu’à maintenant : les retrouvailles avec soi et la découverte sexuelle. Ça nous pousse à devoir aller plus loin, à essayer différentes méthodes et styles d’excitation.

 Comme l’a si bien dit Alexanne (elle), une autre personne qui s’est confiée à moi : « Je dirais que la prise d’antidépresseurs m’a fait mûrir sexuellement parlant. Ça m’a obligée à découvrir d’autres façons de me masturber [utilisation de jouets sexuels], ça m’a permis d’enfin plonger dans un plaisir sexuel plus intense (la pratique du BDSM) et d’être plus à l’écoute de mon corps. Ça me permet de savoir quand le désir sexuel est présent et quand il ne l’est pas. »
Voilà la beauté d’être challengé dans la vie: se surpasser. Je pense que ce que j’essaie de vous dire, c’est que malgré les changements drastiques que les antidépresseurs produisent dans la sexualité de certaines personnes, il ne faut pas se décourager. On n’est pas seul.e à vivre ses difficultés et on n’a pas à les vivre seul.e non plus.

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Rédaction de cet article
  • Sexologue en herbe, ou du moins à en devenir, Célia est bachelière en sexologie à l’UQAM. Elle aspire à offrir une meilleure éducation sexuelle aux jeunes Québécoise.se.s, mais aussi à se battre pour la visibilité de la communauté LGBTQIA+! Elle a non seulement un intérêt prononcé pour la sexologie, mais cultive aussi de multiples passions, comme le violoncelle. Oui oui, elle en joue et est prof privée. Elle est aussi un petit papillon qui se nourrit de nouvelles aventures. Sa phrase préférée: «à quand mon prochain voyage?»

Annotations de cet article
  • Emmanuelle jongle avec de très nombreux champs d’intérêt, mais s'intéresse particulièrement aux aspects biomédicaux, anatomiques et physiologiques de la santé sexuelle et reproductive. Elle est présentement candidate au doctorat en santé publique, ce domaine étant un créneau idéal lui permet de conjuguer les aspects biologiques, sociaux, culturels, historiques et politiques de la santé sexuelle avec sa fibre militante. Son projet de thèse porte sur la santé sexuelle des femmes ayant vécu une «mutilation» génitale, projet s’inscrivant dans une perspective féministe et sex-positive. Emmanuelle aime contribuer à l’avancée des connaissances scientifiques, mais adore par-dessus tout le fait de critiquer, de synthétiser et de vulgariser la science pour la rendre accessible à tou.te.s. Elle oscille entre son penchant vers la théorie et la rigueur scientifique et son intérêt pour le côté plus pratique, plus libre, mais surtout plus humain de la science. Elle aime par-dessus tout créer des liens entre différents domaines, entre ses différentes passions, mais en essayant toujours de sortir des sentiers battus.