Faire son coming out asexuel et porter le poids de l’éducation

Illustration par Isadora Lima

Si on parle de plus en plus d’asexualité, le spectre complet qui se cache derrière ce terme, lui, est encore loin des conversations populaires. Résultat : en plus de faire leur coming out, les personnes asexuelles doivent souvent expliquer toutes les nuances de l’asexualité à leur entourage. J’en ai discuté avec Isabelle, Viviane, Hélène, Vincent et Julien. 

« On est un peu les oublié·e·s de la société. La plupart des gens ne savent même pas qu’on existe. »

Isabelle a toujours su qu’elle n’était pas une personne très sexuelle. Mais elle s’est longtemps rangée derrière la pensée populaire en se disant que pour être en couple, elle devait avoir des relations sexuelles avec son partenaire. Elle s’est donc forcée, pendant plusieurs années, à avoir un semblant de vie sexuelle avec les personnes dont elle était amoureuse.

« Quand tu n’as pas les mots pour exprimer le fait que t’as pas envie de coucher avec la personne que t’aimes, c’est difficile de faire autrement que d’essayer de te forcer ou de te trouver des excuses pour ne pas le faire, souligne-t-elle. À 39 ans, quand j’ai compris que l’asexualité était une possibilité, j’ai vraiment vécu une révélation. »

Si l’asexualité, dans son sens large, fait référence à l’absence ou à la quasi-absence d’attirance sexuelle envers autrui, certaines des orientations sexuelles sur son spectre peuvent s’exprimer à travers une attirance sexuelle dans des conditions très spécifiques. Les personnes qui s’identifient comme asexuelles ont globalement trois façons de percevoir la sexualité ; certaines la perçoivent comme positive, d’autres de manière négative et d’autres y sont tout simplement indifférentes. 

L’asexualité est donc un spectre qui regroupe plusieurs orientations sexuelles comme la demisexualité (le fait de ne ressentir de l’attirance sexuelle qu’envers les personnes avec qui on a développé un important lien émotionnel), la fraysexualité (le fait d’être attiré·e sexuellement que par des inconnu·e·s ou des connaissances), la gris-sexualité (le fait de ressentir une attirance de façon rare, vague, ou faible) ou la réciprosexualité (le fait de ressentir une attirance sexuelle qu’envers les personnes qui sont attirées par nous), pour ne nommer que celles-ci.

Même si on estime qu’environ 1 % de la population est asexuelle , la visibilité qu’on accorde à ce spectre est très limitée. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Isabelle a fondé la Communauté asexuelle de Montréal en 2016, alors qu’elle venait elle-même de faire son coming out quelques années plus tôt. Au sein de cette communauté, mais également à travers le balado qu’elle a animé pendant des années et les multiples conférences qu’elle a présentées, Isabelle a contribué à offrir plus de visibilité à cette orientation sexuelle trop souvent incomprise.

« Je n’en veux pas aux personnes qui nous posent toutes sortes de questions et qui se cachent derrière des idées préconçues. C’est normal d’avoir de la difficulté à comprendre ce qu’on ne vit pas. C’est aussi pour ça qu’il est essentiel qu’on accorde plus de visibilité à la communauté asexuelle », conclut Isabelle. 

Être asexuel·le… et aimer le sexe

« Je suis une personne asexuelle et j’adore le sexe », explique de son côté Viviane. Si cette affirmation peut sembler paradoxale à première vue, c’est que Viviane est fraysexuelle, c’est-à-dire qu’elle ressent une attirance sexuelle envers les personnes avec qui elle n’a pas encore créé de lien profond. Dès qu’une relation se développe avec quelqu’un, la jeune femme voit son désir sexuel fondre comme neige au soleil.

Viviane a dû faire deux coming out et mener pas mal d’expérimentations sexuelles avant de comprendre qu’elle était asexuelle. Elle a fait un premier coming out comme femme trans à l’âge de 29 ans, avant de vivre ce qu’elle qualifie de phase expérimentale. Pendant cette période qui s’est échelonnée sur près de cinq ans, Viviane a tenté d’explorer sa sexualité de multiples façons, notamment en participant à des soirées échangistes, en prenant part à des orgies ou encore en rejoignant la communauté BDSM. Elle s’est vite rendu compte que son désir sexuel s’essoufflait rapidement lorsqu’elle développait des sentiments pour la personne avec qui elle baisait.

« Comme on mélange souvent l’amour et l’attirance sexuelle, j’ai été plusieurs années à me demander si j’étais en train de me détacher de l’autre, ou même si j’étais une mauvaise personne », raconte Viviane.

 Et parce qu’elle possède une longue feuille de route d’expériences sexuelles, son entourage a été le premier à ne pas la croire et à invalider son orientation sexuelle lorsqu’elle a fait son deuxième coming out en tant qu’asexuelle.

« Les gens veulent que je sois heureuse, et cela, je le comprends, dit-elle. Mais ce que ces personnes-là doivent comprendre, c’est que leur définition du bonheur n’est pas celle de tout le monde. Moi, je ne me suis jamais sentie aussi bien que depuis que mes partenaires savent que je suis asexuelle. »

Essais-erreurs et coming out

Hélène et Vincent ont tou·te·s les deux fait leur coming out après avoir essayé, chacun·e à leur façon, de mélanger relations amoureuses et sexuelles.  

 « Avant que je connaisse l’asexualité, le sexe était pour moi une corvée pour avoir le reste. J’aime beaucoup l’intimité, mais le sexe en tant que tel, non. C’est comme si je négociais les moments d’intimité avec cela », raconte Hélène, qui est grisexuelle, c’est-à-dire qu’elle ressent parfois une faible attirance sexuelle pour d’autres personnes, et polyamoureuse. 

À force de vivre cette expérience à répétition, Hélène s’est tournée vers le polyamour. Lorsque, dans le groupe Facebook de Polyamour Montréal, une personne a ouvert la discussion sur l’asexualité, la jeune femme a tout de suite su qu’elle était asexuelle.

« Comme on se dit souvent dans la communauté asexuelle, pour l’instant, c’est demandant de faire son coming out, parce qu’on a toujours l’impression qu’il faut donner un cours 101 pour l’expliquer », raconte Hélène, qui est aujourd’hui en relation polyamoureuse avec deux hommes sur le spectre de l’asexualité. Deux hommes, dont Vincent.

« Vous masturbez-vous? » n’est d’ailleurs que l’une des questions que l’on pose à répétition aux personnes asexuelles.

Bien que ce soit différent pour chaque personne asexuelle, dans le cas de Vincent, la réponse est oui. L’homme hétéromantique (qui est attiré romantiquement par les femmes), et aegosexuel (qui peut avoir des fantasmes sans toutefois s’imaginer avoir des relations sexuelles) aime se masturber en regardant de la porno, mais ne s’imagine pas avoir de relations sexuelles. Même s’il a longtemps vécu de la pression de la part de son entourage qui souhaitait le voir avec une copine, Vincent n’a aujourd’hui aucune honte à parler de son asexualité. 

Un coming out tardif causé par l’invisibilité 

Julien, de son côté, a passé toute sa vie à chercher le grand amour. À 17 ans, il dévoilait au grand jour ce qu’il croyait être son homosexualité. Il a depuis entretenu plusieurs relations avec des hommes sans jamais les désirer. Des années plus tard, alors âgé de 39 ans, Julien faisait sa sortie du placard comme asexuel. Aujourd’hui, il se définit comme homoromantique et asexuel, c’est-à-dire qu’il peut tomber en amour avec un homme, mais ne ressent aucune attirance sexuelle envers celui-ci.

« J’ai erré pendant deux décennies en me demandant si quelque chose ne tournait pas rond chez moi et j’ai longtemps pensé que je n’avais juste pas rencontré la bonne personne », raconte celui qui estime que s’il avait entendu parler plus tôt de l’asexualité, il n’aurait pas passé autant de temps à essayer de comprendre ce qui se passait dans son corps. S’il vit aujourd’hui très bien avec son asexualité, il cherche encore à rencontrer la personne qui l’acceptera pour tout ce qu’il est.

Vous vous posez des questions sur l’asexualité? Il existe plusieurs ressources et lieux d’échange pour vous aider à y voir plus clair, notamment la Communauté asexuelle de Montréal, les organismes Alterhéros et Interligne et les groupes Facebook Asexuel·le·s du Québec et Asexuel·le·s et aromantiques du Québec

Les personnes asexuelles peuvent-elles être en couple? Consultez cet article pour en apprendre plus sur le sujet.

  • Bogaert, A.F. (2004). Asexuality: Prevalence and associated factors in a national probability sample. Journal of Sex Research, 41, 279–287

    Bogaert, A. F. (2015). Asexuality: What it is and why it matters. Journal of sex research, 52(4), 362-379.

    Decker, J. S. (2015). The Invisible Orientation: An Introduction to Asexuality* Next Generation Indie Book Awards Winner in LGBT. Simon and Schuster.

    Haefner, C. (2011). Asexual scripts: A grounded theory inquiry into the intrapsychic scripts asexuals use to negotiate romantic relationships (Unpublished doctoral dissertation). Institute of Transpersonal Psychology, Palo Alto, CA.

    Mitchell, H., Hunnicutt, G. Challenging Accepted Scripts of Sexual “Normality”: Asexual Narratives of Non-normative Identity and Experience. Sexuality & Culture 23, 507–524 (2019). https://doi.org/10.1007/s12119-018-9567-6

    Van Houdenhove, E., Gijs, L., T’Sjoen, G., & Enzlin, P. (2014). Asexuality: Few facts, many questions. Journal of Sex and Marital Therapy, 40, 175–192. doi: 10.1080/0092623X.2012.751073

    Van Houdenhove, E., Gijs, L., T’Sjoen, G., & Enzlin, P. (2015). Stories about asexuality: A qualitative study on asexual women. Journal of Sex and Marital Therapy, 41(3), 262–281.

Rédaction de cet article
  • La plus longue relation qu’a jamais eue Catherine, c’est celle qu’elle entretient avec les mots. En écrivant son premier article il y a dix ans, elle était loin de se douter que l’écriture serait un jour sa source principale de revenu. Détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise en communication marketing de l’Université de Sherbrooke, elle rêve de déconstruire les stéréotypes de genre du milieu publicitaire. Conceptrice-rédactrice de jour, elle prête également sa plume à différents projets, dont le Club Sexu. Loin de prétendre tout savoir, Catherine sait que sa plus grande force réside dans sa sensibilité. À travers celle-ci, elle tend l’oreille aux gens qui l’entourent et tente de dépeindre leur réalité tout en la rendant accessible à un plus grand nombre.

Annotations de cet article
  • Morag Bosom est chercheure et candidate au doctorat en sexologie. Son expérience en recherche l’a mené à travailler sur les questions des communautés LGBTQ+ en ligne, de la non-monogamie consensuelle et des expériences des personnes situées à l’intersection de la diversité sexuelle et de la diversité ethnoculturelle au Québec. Membre du Club Sexu depuis plus d’un an, elle aime beaucoup questionner les normes associées à la sexualité et contribuer à favoriser les discussions sur la sexualité sans tabou.